Dans les grandes herbes aux abords de Kouloussa.

Mercredi 26 octobre. — Ce matin, au petit jour, le vieux était en tête de mes hommes avec son arc et ses flèches. On traverse deux petits villages insignifiants dont l’un est connu sous deux noms (Fougouba ou Sirakoroni) ; bientôt après on arrive à Bakaribougou, très grand village où il n’y a plus que 30 à 40 habitants. Tous ces villages de Gantiédougou avaient encore, il y a quatre ans, de 800 à 1000 habitants, les ruines sont toutes très grandes. Le chef Bakary met à ma disposition deux solides gaillards pour nous faire traverser en pirogue le Bafing, qui est séparé du village par une plaine marécageuse de 1 kilom. 500. Cette rivière a 75 mètres de largeur ; elle est très profonde et encaissée ; les berges seules sont couvertes de très gros arbres, presque tous des sounsoun.

Elle vient du Kabadougou, environs de Timé, passe entre Foutiéré et Débété, à Ntiola, et se jette dans le Bagoé près de Komina. Les piroguiers m’ont dit qu’ils ne connaissaient pas de chutes et qu’elle était guéable pendant trois mois de l’année en certains endroits.

La rive droite est plus basse que la rive gauche, elle est encore en partie inondée ; au delà des terrains marécageux se trouve Ouarakana (Sirakana de Caillié).

Je fus très bien accueilli dans ce village. Mon hôte m’offrit des patates, du maïs et du mil. Dans la soirée, il apporta un barbotage de farine de mil à mon mulet ; c’est un indice certain d’un peu d’aisance. Mon hôte s’excusa de ne pouvoir mieux me recevoir. « Avant que le village fût détruit par Tiéba, nous avions beaucoup de bœufs et de chèvres, dit-il, il nous en restait encore pas mal il y a un an, mais les sofa qui passent ici de temps à autre nous ont tout pris ; nous aurions été contents de te donner tout cela, car nous aimons les blancs, nous savons qu’ils ne font pas la guerre pour prendre des captifs, etc. »

La population de Ouarakana (120 habitants) est composée de Malinké Konaté et de Bambara Kouloubali et Traouré. Il y a ici, comme à Bakaribougou, en face sur l’autre rive, des hommes charpentés d’une façon remarquable ; ils ont 1 m. 80. Leurs torses et leurs bras bien modelés rappellent l’homme de l’âge de pierre tel que nos peintres et sculpteurs le représentent. Si ces hommes n’étaient pas privés de sel et de viande, ce seraient des géants. Ils portent pour tout vêtement le bila (bandelette d’étoffe qui passe entre les jambes).

Toute cette région que je viens de traverser est très fertile ; c’est un terrain d’alluvion. Les cultures sur pied sont belles ; on y voit de beaux cés, des tamariniers, des bombax, des baobabs, etc., mais pas de caoutchouc et fort peu de ficus. Dans beaucoup de villages il y a des citronniers[31]. A l’est, un tout petit dos d’âne sert de ligne de partage entre les eaux du Baniégué et du Bafing. Il n’y a en fait de gibier que quelques petites biches de l’espèce appelée en bambara mangarang-o. Au Sénégal, on les nomme vulgairement biche-cochon.

Jeudi 27 octobre. — De bonne heure je quitte Ouarakana, accompagné de trois hommes mis à ma disposition par le chef du village. En route, je fais causer un des hommes, et mes doutes se confirment : je viens bien de recouper l’itinéraire de Caillié.

Le guide me fait voir la direction de Douasso et de Fala, et me dit qu’entre Ouarakana et Fala il n’y a qu’un village, qui s’appelle Sounouba (c’est évidemment le Sounibara de Caillié).