La marche est difficile, le terrain est détrempé ; voilà quatre nuits de suite qu’il pleut à torrents, on ne se croirait pas à la fin de l’hivernage.

Korokobougou, par où l’on passe, est un village insignifiant (20 habitants). A sa sortie on traverse un gros torrent (eau 1 m. 60) sans pont, et quelques instants après on est sur les bords d’une jolie rivière de 10 à 12 mètres de largeur. Cette rivière, qui coule du sud au nord, est vraisemblablement celle qu’a coupée Caillié entre Ouarakana (Sirakana) et Sounouba (Sounibara).

Les cultures de Tiong-i.

De Ouarakana à Tiong-i on la traverse quatre fois. Les deux premières fois, son passage nécessite la construction d’un pont de fortune ; cette besogne est assez facile heureusement, le lit de la rivière étant encombré d’arbres de belle venue dont on utilise les fourches comme supports. La construction d’un pont de ce genre, le passage des bagages et des ânes d’un petit convoi de quatorze animaux, exigent trois heures.

La troisième fois qu’on la traverse on a de l’eau jusqu’aux aisselles, et la dernière fois, un peu avant d’arriver à Tiong, elle n’a plus que 40 centimètres d’eau.

Vendredi 28 octobre. — Cette rivière retarde ma marche d’un jour, je suis forcé de scinder l’étape en deux et de camper à Kéblé. C’est un très grand village détruit par l’almamy. « Tous les habitants sans exception, me dit le guide, ont été vendus comme captifs. » Blénio et Nélébougou, un peu plus loin, ont eu le même sort, mais c’est Tiéba qui les a ruinés ; il reste une vingtaine d’habitants à Nélébougou et à Blénio ; à Kéblé, il n’y a personne.

La végétation est un peu plus dense que dans le Gantiédougou : il y a beaucoup de bambous le long des marigots et le rideau d’arbres s’éloigne un peu des rives. Une heure après avoir quitté Nélébougou, on entre dans les cultures de Tiong-i, qui s’étendent fort loin ; on sent qu’on est près d’un gros village ; partout, sous de petits abris en chaume ou dans les fourches des arbres sont assis des gamins qui jouent de la flûte ou du fabrésoro pour éloigner les oiseaux, et surtout les éléphants qui saccagent tout par ici. De Ouarakana à Tiong-i il y a partout des traces de ces animaux, de jeunes arbres déracinés, des branches tordues, etc. ; ils ne doivent cependant pas être très gros ; les empreintes les plus grosses que j’aie vues n’avaient que 40 centimètres de diamètre, et il n’y a que les toutes basses branches qui soient cassées sur leur passage. A Korokobougou, me dit le guide, il y avait un chasseur qui en tuait tous les ans deux ou trois, mais il y a longtemps qu’il est mort et personne dans le pays n’ose les chasser. Ici du reste il y a peu de fusils ; tout le monde est armé d’arc et de flèches ; les rares fusils que l’on voit sont des armes de rebut, et tout à fait de bas prix ; je n’ai pas vu un seul gros fusil connu dans la traite sous le nom de boucanier mâle ou femelle.

Tiong ou Tiong-i a l’aspect d’une ville : ses grandes murailles en terre glaise d’un gris cendre avec de grossières tours de flanquement espacées de 25 à 30 mètres et ses toits plats qui, par-ci par-là, dominent l’enceinte, rappellent les gravures de Viollet-le-Duc dans son Histoire de la Fortification. C’est bien là l’enfance de la fortification et du flanquement.

Ce village, qui était le Famadougou (la capitale) du Niendougou, a dû contenir dans le temps 3000 habitants. Actuellement l’enceinte est loin d’être bien garnie d’habitations ; il y a à l’intérieur du village de grands terrains vagues qui séparent les groupes d’habitations les uns des autres ; le tata extérieur est assez bien entretenu. J’évalue sa population actuelle à 500 habitants.