Tiong-i.
Le chef du Niendougou prélevait de lourds droits de passage sur les marchands, qui pour cette raison évitaient généralement de passer sur son territoire ; c’est ce qui explique le détour que Caillié et sa caravane ont fait pour se rendre de Tengréla à Fala et leur passage à Débéna et Douasso ; car la route directe passe à Fala, Konlonza, Koulousa, Tiong-i, Ouoblé, et Fala sur le Bagoé.
Me voyant tout près de Tengréla, je me demandais si je ne ferais pas mieux de tenter de m’y introduire, quoique Samory m’ait dit qu’on m’y couperait le cou ; lorsque dans la soirée mon hôte Basoma me proposa d’y aller. « Puisque tu dois aller à Kong, passe à Tengréla ; cela vaut mieux que d’aller à Fourou, car de Fourou il te faudra revenir à Tengréla ; tu serais donc forcé de traverser deux fois le Bagoé, et pour un oui ou un non, les riverains ne prêtent pas leurs pirogues. Je trouvai son raisonnement fort logique et m’empressai d’accepter sa proposition. Il fut décidé qu’il m’accompagnerait avec un homme du village.
Samedi 29 octobre. — Nous prenons un jour de repos bien gagné, et je m’occupe de trouver pour quelques jours de vivres avant de me mettre en route pour Tengréla.
On ne voit pas d’êtres malingres comme ailleurs à Tiong-i ; tout le monde, sans vivre dans l’abondance, a au moins de quoi se nourrir. Sur le marché, il y a du fonio, du riz et du mil en petite quantité ainsi que quelques patates. A côté de cela, on y trouve des condiments, du sel et du beurre de cé ; mais ni bestiaux ni poulets.
Dimanche 30 octobre. — Ce matin, au départ, il s’est produit un moment d’indécision ; il régnait parmi mes noirs une sourde crainte. L’un d’eux, Kéléba Diara, Dioula originaire du Ouorodougou, et que j’ai engagé à Médine, ainsi qu’un autre ânier, ne se trouvent pas à leur poste au moment du départ. Je préviens à haute voix le chef de Tiong-i que deux de mes hommes s’étant évadés je l’autorisais à s’en emparer et à les vendre. Cinq minutes après, les gaillards avaient rallié. Ce qui avait produit cette défection, c’est que mes hommes avaient appris que Tengréla étant en hostilité avec Samory, il pouvait très bien se faire que ces gens-là veuillent nous piller et peut-être nous massacrer.
En partant nous nous dirigeons sur Gongoro (Bangoro de Caillié), parce que Basoma disait y avoir des amis. Pour s’y rendre, on traverse deux grosses ruines, Zanbougou et Sanancoro, dans lesquels il y a deux captifs qui surveillent des cultures de tabac appartenant au chef de Tiong-i.
Après quatre heures de marche dans une plaine presque sans rides, couverte de hautes herbes et ravagée par les éléphants, on arrive à Gongoro — j’écris Gongoro, c’est presque Bangoro, ce son est très difficile à prononcer. — Il faut se faire répéter ce mot plusieurs fois pour être fixé. Je comprends très bien que Caillié l’ait transcrit par un B.
Gongoro est composé de trois gros villages, en partie détruits par Tiéba. Ils sont à cheval sur un petit ruisseau marécageux bordé de quelques groupes de nté ou tin (palmier à huile). Les abords inondés sont plantés de riz et de tabac. La population totale est de 200 habitants Bambara Traouré ou Sénoufo Diarabassou. On y parle tout aussi bien le sénoufo que le bambara. Ces gens-là ont l’air de vivre en très bonne intelligence. Je comprends à présent très bien que Caillié n’ait pas signalé les Sénoufo, car, quand il adressait la parole à quelqu’un en mandé on devait lui répondre de même ; il a, du reste, peu séjourné dans ces villages ; comme il allait à pied, en arrivant il devait être extrêmement fatigué et s’y reposer. Sa qualité de Maure et de fervent musulman lui créait en outre des obligations, et l’a plus d’une fois empêché de faire le tour du village. C’est ainsi qu’à Sirakana (Ouarakana) il passe la journée sans voir ni mentionner le Bafing, qui coule au nord du village et dont on aperçoit très bien le rideau de verdure.