Après avoir expliqué au chef que j’étais tout à fait neutre dans la lutte entre Tiéba et Samory, et lui avoir montré que j’étais seul avec quelques serviteurs, je lui dis que j’étais chargé par les Français de me rendre à Kong et de saluer en passant le chef de Tengréla et les habitants. Ce chef fit monter à cheval un homme, qui partit du campement à deux heures de l’après-midi. Il ne voulut se charger ni de la lettre de recommandation, en arabe, du colonel Gallieni, ni de celle adressée à Alpha Moussa, marabout vénéré de Tengréla, par El-Hadj Mahmadou Lamine de Ténetou, ajoutant que je les remettrais moi-même à qui de droit.
En attendant qu’il revienne, je me mis à causer avec le mossi qui avait fait route avec nous. Cet homme, qui est originaire du Yatenga, a voyagé un peu partout ; aussi sa conversation m’est-elle précieuse. Il est tatoué comme les Bambara Kouloubali ; en outre, il porte une grande entaille circulaire partant de chaque côté du haut des narines et allant se terminer à la hauteur de la dernière molaire.
Il me parla de son pays, me disant qu’il y avait beaucoup de musulmans dans le Mossi et que les étrangers y circulent librement. Plusieurs chefs se partagent le commandement du pays ; les plus influents résident à Wagadougou, Mani et Koupéla. Il m’apprit que dans tout le Mossi il y a fort peu de gros gibier, ce pays étant très peuplé.
Je fis un petit cadeau à ce brave homme, qui n’avait pas l’air de rouler sur l’or.
Son bagage consistait en un panier à kolas, renfermant un peu de poivre rond, une dizaine de pierres à fusil, quelques grains de soufre et une ceinture munie d’un crochet en fer pour suspendre les effets en arrivant à l’étape. Il possédait en outre un ou deux milliers de cauries. Son arc était très bien conditionné et fabriqué en bois dur. La corde était une lamelle de bambou, et les extrémités de l’arc fortement liées à l’aide de bandelettes de peau de kana (sorte d’iguane, appelée au Sénégal gueule tapée), pour empêcher l’écartement. Les flèches surtout sont fabriquées avec soin. Lourdes, un peu allongées, les deux tranchants bien affûtés et trempées de poison, ces flèches doivent faire des blessures terribles. Le fer, forcé dans le roseau, était également entouré de bandelettes de peau de kana. C’est une arme bien conditionnée ; nulle part je n’en ai vu d’aussi bien faites.
L’arbuste qui fournit le poison à flèches se nomme kouna, il croît généralement en forme de haie épaisse. Le bois ressemble au sureau. La feuille, légèrement velue, est d’un vert presque foncé. Sa tige est à peu près semblable à celle du rosier, mais porte moins de piquants.
Son fruit est formé de deux grandes gousses d’un vert brun, d’une longueur de 20 à 30 centimètres. Ces gousses renferment une sorte de soie blanche dans laquelle on trouve des graines de la grosseur du café.
En juillet, elles ne renferment encore que de la soie ; les graines ne se forment qu’en août et ne sont mûres qu’en décembre ou janvier.
Après la cueillette, les gousses sont ficelées par petites bottes et suspendues aux solives des cases pour les sécher. Pour préparer le poison, on pile les graines quand elles sont bien sèches et on les laisse macérer dans de l’urine pendant plusieurs jours ; le tout est ensuite cuit avec du mil et du maïs, pour lier la préparation jusqu’à ce qu’elle ait la consistance d’une pâte ressemblant au goudron, dans laquelle on trempe ensuite les pointes de flèche, de lance et même les balles.
Les blessures occasionnées par des armes enduites de kouna sont toutes mortelles quand la préparation est fraîche ; mais, lorsqu’il y a longtemps que la préparation n’a pas été renouvelée, on peut guérir de ses blessures en prenant une boisson qui sert d’antidote. La formule de ce contrepoison n’est connue que de peu d’individus, qui se font payer très cher les doses qu’ils administrent aux blessés ; quelques forgerons et kéniélala seuls en possèdent le secret, il ne m’a pas été possible d’obtenir aucune information à ce sujet.