Quelque temps après, Samory, sous prétexte de protéger Fourou des entreprises des gens de Tengréla, alliés de Tiéba, envoya Toumané avec une dizaine de sofa y tenir garnison. Ce Toumané est un Ouassoullounké Sankaré et le frère de Kélifa, dougoukounasigui de Tiong-i.

Les sofa et Nason emmenèrent, il y a plusieurs mois, une cinquantaine de guerriers à la colonne ; ils n’y restèrent que quelques jours et désertèrent dès que l’occasion s’en présenta. Enfin, dernièrement, sur les instances de Samory, un frère de Nason est allé faire des ouvertures à Pégué, pour l’engager à seconder l’almamy contre Tiéba, ou au moins obtenir sa neutralité.

Pégué, qui a été battu par Tiéba il y a un an environ, et qui a dû payer à ce dernier, comme contribution de guerre, 120 chevaux et 1000 captifs, dit-on, est sur le point d’accéder aux désirs de l’almamy. Hier sont arrivés six hommes de Niélé ; ils se rendent à Sikasso pour ramener à l’almamy deux femmes de chefs prises par Tiéba et vendues à Niélé.

Le chef de ces envoyés, un Ouattara qui porte une barbe comme un sapeur, est venu me voir ; il ne m’a pas surpris en me disant que Toumané n’avait rien fait pour moi et que c’était tout à fait par hasard, à Dioumanténé, qu’il avait appris mon séjour à Fourou. De sorte qu’à l’heure qu’il est, ma situation est la même qu’il y a trois mois : l’almamy n’a rien fait et ne fera rien pour moi. Il m’est impossible de quitter Fourou dans ces conditions ; ces gens-là n’ont pu venir ici que grâce à leur qualité d’envoyés de Pégué. Personne d’autre n’est venu à Fourou depuis longtemps, et moi moins que tout autre, grâce à ma qualité de blanc, je ne pourrais atteindre Niélé sans l’appui de Pégué, car nous sommes tellement redoutés dans ce pays que notre bravoure frise la légende : pour ces gens-là, un blanc, serait-il tout seul, vaut une armée !

Ce Ouattara part le 9 ; il mettra cinq jours pour aller à Sikasso, y restera probablement une huitaine de jours en pourparlers, ce qui mettra son retour ici vers la fin du mois. « Alors, dit-il, je partirai demander à mon maître la permission pour toi de passer, et je crois que tu l’obtiendras, car nous sommes déjà amis avec toi. » Tout cela est très joli, et si je suis sorti du pays de l’almamy pour le 1er février, j’en serai encore fort aise. Pourvu que Samory, afin de se venger de ne pas recevoir de renforts de Bammako, n’aille pas influencer ces braves gens, qui, jusqu’à présent, paraissent animés des meilleures intentions à mon égard !

En attendant, je n’ai qu’à me livrer avec ardeur à l’étude du sénoufo, car, après quelques journées de marche dans l’est, il faudra que je me familiarise avec l’idiome des Samokho. Si Dieu me conserve la santé, je suis décidé à patienter tant qu’il le faudra.

Mercredi 7 décembre. — J’ai parlé plus haut de la façon dont l’almamy s’est ingéré habilement dans les affaires de Fourou. Saura-t-il se maintenir ici, et, s’il s’y maintient, le pays restera-t-il ce qu’il est ? J’en doute. Les sofa se livrent à toutes sortes de vexations et veulent, comme dans les pays bambara de l’autre rive, puiser partout ; ils sont déjà en horreur ici et tellement craints pour leur sans-gêne qu’il est impossible de vendre sur leur marché quelque chose dont la valeur dépasse 500 cauries. Les habitants, craignant de faire voir qu’ils possèdent, et pour éviter de se voir pillés par les sofa, viennent, à la tombée de la nuit, vers huit ou neuf heures, me demander à acheter quelques coudées d’étoffe[38], un couteau ou un rasoir, etc. ; sur le marché, je ne vends, pour ainsi dire, que de menus objets.

J’ai demandé, il y a quatre jours, à acheter du miel : tout le monde m’a affirmé qu’il n’y en avait pas dans le village. A huit heures du soir, un Sénoufo m’a conduit dans sa case et m’en a fait voir plein un très grand vase ; il y en avait plus de 50 kilos, et il n’est pas le seul qui en possède autant. Tout se fait ici en cachette.

Trois ou quatre fois par an, il y a ici une sorte de concours de beauté. Un tam-tam orné de sculptures est spécialement destiné à ces fêtes. Ce jour-là, tout le village s’habille, car en temps ordinaire tout le monde est à peu près nu ; les jeunes filles se parent de leur mieux et mettent des bijoux en cuivre et en or. Les spectateurs sont rangés derrière le tam-tam sur la place du grand marché, du côté opposé aux jeunes filles ; l’une après l’autre, elles doivent traverser la place en dansant. Celles qui sont séduisantes par leur beauté et par leurs parures sont longuement acclamées, les autres au contraire sont huées sans pitié par toute la foule.

Ce doit être un curieux spectacle ; on pourrait y juger de la richesse générale des habitants par leurs bijoux, qui doivent être mieux conditionnés qu’ailleurs, puisqu’ils sont fabriqués par des gens spéciaux.