Le lendemain, je le vois sur le marché et lui demande ce qu’il a décidé. Il me répond que son frère n’a pas consenti. « Eh bien, lui dis-je, tu auras les onze pièces demandées, elles sont toutes prêtes dans ma case. » A ces mots, il se récrie et dit : « Pas du tout, aujourd’hui j’en veux seize pièces de 100 coudées (pièces anglaises de 50 yards) », ce qui portait le prix à quarante-huit de mes pièces.
Indigné de cette façon de procéder, je fais mander le dougoukounasigui, qui lui reproche sa façon d’agir, lui dit qu’il a vu le calicot et qu’il n’y a pas de méprise, que du reste c’était un prix fort honnête que je lui offrais. L’affaire fut portée devant Kali, et malgré mes instances réitérées auprès de ce chef, le marché ne fut pas conclu.
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J’avais essayé d’intercéder en faveur de ces voleurs ; mais avec des barbares de ce genre il n’y a rien à obtenir. Un peu avant l’exécution, deux sofa ont fait taire et accroupir tout le monde à coups de trique ; puis le chef du village, faisant fonctions de bourreau, fit placer à chaque voleur sa main gauche sur un billot et d’un coup de sabre il abattait la main, qui était ensuite portée à Kali. L’exécution terminée, personne ne parla plus de rien. Les trois mains furent amarrées à un poteau et exposées pendant plusieurs jours.
Les trois mutilés sont partis sans qu’on s’inquiétât d’eux ; l’un est mort un jour après et les deux autres ont survécu à ce terrible supplice. Il n’est pas rare dans ces pays de voir guérir des blessures de ce genre.
L’absence d’hémorragie est fréquente chez les noirs, et quand elle se produit elle s’arrête avec une facilité surprenante, qui paraît devoir être attribuée à une augmentation de la coagulabilité du sang.
J’ai eu l’occasion d’entretenir de ces cas plusieurs médecins qui se sont occupés d’hématologie : quelques-uns d’entre eux ont conclu, pour expliquer la coagulabilité exceptionnelle du sang des nègres, à un excès relatif du nombre des hématoblastes, mais la question ne semble pas résolue du tout.
M. Hayem, professeur à l’École de médecine de Paris, qui fait autorité en hématologie, pense que la solution de cette question est complexe. « Pour lui, il ne s’agirait pas d’une modification morphologique du sang des nègres ; il croit plutôt à des variations dans les qualités chimiques de ce liquide, dépendantes de la race, du genre de vie, de l’alimentation.
« Le sang du cheval, dit le savant professeur, celui de l’âne, se coagulent lentement, bien que ces animaux aient autant d’hématoblastes que les chiens, les lapins, les singes, etc., dont le sang se coagule très rapidement. L’élévation de la température, ajoute-t-il, hâte aussi considérablement la coagulation du sang ; il est d’ailleurs naturel que des vaisseaux ouverts sous un ciel de feu se bouchent plus facilement que lorsqu’ils sont divisés dans un milieu tempéré. »
J’ai cru devoir attirer l’attention des biologistes sur cette propriété que possède le sang des nègres soudanais ; mon observation provoquera peut-être de nouvelles recherches scientifiques qui seront très utiles, car rien n’est insignifiant quand il s’agit d’hématologie.