Maintenant que nous avons passé en revue les diverses variétés de Bobo, il nous reste à les examiner au point de vue ethnographique et à voir à quelle famille noire il faut les rattacher. Avant tout, il y a lieu d’écarter de suite les Bobo-Dioula, qui ne sont que des étrangers vivant au milieu d’eux. Je n’hésite pas à affirmer que ce ne sont que des Malinké venus dans cette région à la suite de quelque guerre du Mali ou même plus récemment au moment du désagrégement de ce vaste royaume. Ils parlent, comme nous l’avons vu, un dialecte malinké, portent encore le vêtement teint au bassi (en brun), et sont tatoués comme le Mandé de Kong ; eux-mêmes disent qu’ils viennent du Ségou. Beaucoup de Bobofing et de Bobo-Niéniégué, plus avancés en civilisation que leurs compatriotes, font du commerce ; dès qu’ils se trouvent un peu dégrossis, ils marquent leurs enfants comme les Mandé-Dioulé et prennent le titre de Bobo-Dioula. On peut donc dire que les Bobo-Dioula constituent la caste élevée des Bobo en général.
Restent les Bobo-Niéniégué, Bobo-Oulé et Bobo-Fing. Comme on m’a affirmé que ces deux premières variétés faisaient partie de la même famille, on peut dire que les Bobo sont, ou bien les Bobo-Niéniégué, ou bien les Bobo-Fing.
Si ces deux familles ne constituent qu’un seul et même peuple, il semblerait qu’ils ont toujours vécu assez loin l’un de l’autre. Ils ne parlent pas la même langue, mais se comprennent cependant.
Les Niéniégué tiennent le chien des Foulbé ; comme eux, ils le nomment labbo, tandis que les Bobo-Fing appellent cet animal bouki (à comparer avec le mot wolof loup et hyène). Pendant le peu de temps que j’ai passé au milieu d’eux, il ne m’a pas été possible de pénétrer beaucoup leur vie intime, ni d’étudier la langue qu’ils parlent, mais je tiens cependant à consigner ici les quelques remarques que j’ai faites sur eux, en général.
Les Bobo-Fing s’ornent des colliers, bracelets, jarretières des Mboin(g) ; les femmes portent leurs enfants, comme les Mboin(g), dans une natte ou une peau, et leur tatouage est absolument semblable ; de plus, ils aiment le vin de palme et cultivent le rônier ; or le vin de palme est appelé mboin(g) en mandé : Mboin(g) ne serait-il que le surnom du peuple dont j’ai traversé quelques villages, et Bobo serait-il leur vrai nom ? Je l’ignore. Toujours est-il que les deux peuples offrent assez de traits de ressemblance pour qu’on puisse les apparenter ou au moins supposer qu’ils ont longtemps vécu côte à côte dans une même région.
Les Niéniégué, au contraire, se rapprochent beaucoup plus de la famille siène-ré. Les briquettes plates et rectangulaires qu’ils emploient pour la construction des cases sont semblables à celles des Siène-ré du Kénédougou. Le baobab est très abondant autour des villages comme chez les Siène-ré, et l’on ne voit plus le rônier qu’isolément. La teinture noire existe ici comme à Fourou. Dans leur tatouage figurent les trois marques du Siène-ré ; de plus, la rive gauche du Bagoé, aux environs de Tiong-i, se nomme Niéné ; or Niéné et Niéniégué sont deux mots semblables, la terminaison gué s’ajoutant à beaucoup de noms propres et de noms communs du Follona. Ils ont quelques mots et usages semblables à ceux des Siène-ré.
Si les Niéniégué ne sont pas des Siène-ré, ils vivent à côté d’eux depuis fort longtemps. Actuellement encore les Niéniégué et les Bobo-Oulé touchent au Mianka (pays où l’on ne parle que le siène-ré). En tout cas, ils offrent beaucoup plus de ressemblance avec ce dernier peuple qu’avec les Bobo-Fing, desquels ils paraissent avoir vécu assez éloignés.
Ce qu’il y a de curieux chez le Niéniégué, c’est qu’il enterre ses morts d’une façon toute particulière et qui ne doit pas être passée sous silence. Le défunt, après les ablutions, est placé verticalement dans un trou de 1 m. 80 de profondeur et adossé à une des parois de ce puits. Ce trou est recouvert de branchages, et tous les jours on porte de la nourriture au défunt, car ce dernier n’est réputé mort, chez eux, que lorsque la tête s’est détachée du tronc. Comme ces puits sont creusés dans le village même, l’odeur que répandent un ou deux cadavres, dans ce pays si chaud, rendrait un village inhabitable pour des Européens. Les Niéniégué ne semblent cependant pas en être incommodés, car pendant toute la période qui suit la mort jusqu’au moment où l’on maçonne le puits, ce n’est qu’une orgie, et le dolo et la nourriture sont absorbés devant la tombe.
Avant de quitter Ouahabou j’ai dû, à mon grand regret, congédier Moussa Diawara, un de mes deux domestiques, qui m’avait jusqu’à présent servi avec beaucoup de dévouement. L’ayant déjà eu à mon service il y a quatre ans, j’avais été très heureux de le retrouver à Kayes et de l’emmener ; il était intelligent, et, sans savoir parler le français, il me comprenait très bien. Tout à coup il se produisit un arrêt subit dans son développement intellectuel : d’éveillé qu’il était, il perdit la mémoire et tout esprit d’initiative. Pour comble de malheur, il prenait la moindre observation pour un acte d’hostilité de ma part. A plusieurs reprises et dans des moments difficiles, se croyant peut-être indispensable, il manifesta l’intention de me quitter pour faire du commerce. A la suite d’une réprimande méritée, il demanda à me quitter, ce que je lui accordai. De Ouahabou il pouvait gagner sans danger Djenné et le Ségou, son pays natal. Je lui payai ses gages, partie en argent monnayé, partie en poudre d’or et en marchandises.
Le même jour je trouvais à me défaire avantageusement d’un de mes ânes qui commençait à dépérir, de sorte que je me suis mis en route le 26 mai avec un convoi de neuf ânes, un domestique, un palefrenier et cinq âniers ; au total sept hommes.