Mes soupçons se portèrent de suite sur cet homme du Gadiaga que j’avais pris à mon service à Kotédougou, il n’avait pas passé la nuit avec mes autres hommes. Ces derniers parlaient de l’exécuter séance tenante comme traître ; mais comme la culpabilité de cet homme n’était pas suffisamment prouvée, je donnai l’ordre de ne pas l’inquiéter pour le moment. Un séjour plus long ici ne pouvait que devenir dangereux, il s’agissait de trouver les moyens de sortir au plus vite de cette situation. Tous mes ballots sont remaniés, je répartis les quatre charges sur les six ânes qui me restent et mes sept hommes, et nous nous empressons de quitter Ladio. Le chef du village refuse de se livrer à aucune enquête, prétextant qu’il n’a pas les moyens de m’aider en quoi que ce soit : il ne me reste plus aucun espoir de retrouver mes animaux.
A la recherche des ânes.
Samedi 2 juin. — C’est en nous traînant péniblement que nous atteignons Battokho. Les ânes ont porté des charges d’environ 90 kilos et chacun de mes âniers 25 kilos sur la tête tout en conduisant les ânes. Pour égayer un peu mon personnel éreinté, et lui faire oublier ses fatigues, je plaisantai un de mes captifs libéré, Birama, auquel on avait volé ses deux ânes, en lui rappelant les discours qu’il avait l’habitude d’adresser de temps à autre à ses bêtes, à la manière des marchands sonninké. « Allons, Bala[99], et toi, Sarfatté[100], disait-il jadis en s’adressant à ses deux ânes, marchons vite et bien ! Les ânes vont partout, dans le pays du sel et dans le pays du kola ; ils ont de petits pieds qui ne fatiguent jamais et une grande bouche qui ne mange cependant le dégué[101] de personne. » Ces braves gens éreintés et ruisselants de sueur marchaient quand même et sans murmurer : comme moi, ils savaient que notre salut dépendait de nos marchandises, aussi pour rien au monde n’auraient-ils laissé un colis en détresse.
Dimanche 3. — Aujourd’hui l’étape est encore plus pénible ; il y a trois villages à traverser, et dans chacun d’eux il faut changer de guides. Ils ont une telle peur de se voir capturer par leurs voisins, qu’ils s’en retournent en coupant à travers la brousse, et sans suivre de chemin, comme bien on pense. Ce n’est qu’au bout d’une demi-heure et même d’une heure de halte dans chaque village qu’on obtient un nouveau guide. A Diéni, tous les hommes sont devant le village et sur les toits, munis de leurs arcs et prêts à nous décocher des flèches empoisonnées déjà sorties du carquois et tenues de la main gauche sur la corde de l’arc. Le guide de Tierra, par quelques paroles, rassure la population, et tout rentre dans l’ordre. Ce n’est qu’à onze heures et demie que nous atteignons Dallou.
Pendant le trajet de Tierra à Diéni il s’est produit un pénible incident que ma conscience ne me permet pas de laisser sous silence. L’homme du Gadiaga, qui comme les autres portait une charge, maugréait en marchant et finalement me signifia qu’il ne voulait plus avancer, n’étant pas venu, disait-il, pour porter une charge. Ce n’était, probablement, qu’un prétexte pour s’en retourner au plus vite et rejoindre ses complices les voleurs d’ânes ; mes doutes se confirmaient. Il me mettait dans un sérieux embarras. Je l’engageai à nous suivre jusqu’à Dallou, où il y a des Mossi parlant mandé qui lui faciliteraient le retour ; je voulais, en agissant ainsi, l’emmener le plus loin possible afin de l’empêcher de rejoindre les voleurs d’ânes et de tirer profit de sa complicité, quand précipitamment, à un détour du chemin, en un endroit un peu fourré, il jeta sa charge à terre et se sauva dans la brousse. Je le poursuivis à cheval, et au bout de quelques minutes je réussis à l’atteindre au côté gauche d’un coup de revolver. Il mourut quelques instants après. Mes hommes, appréciant mieux que moi le danger que ce traître nous faisait courir dans des pays qu’il connaissait admirablement et qu’il niait avoir jamais traversés, vinrent tous me dire que si je ne m’étais pas livré à cette extrémité, il nous aurait ou dévalisés ou fait assassiner à la première occasion. Ils en savaient plus long que moi sur les agissements de ce misérable. Je dus, pour continuer ma route, prendre sa charge et la porter en travers sur ma selle jusqu’à Dallou.
Dallou comprend deux grands villages, un village gourounga et un village mossi. Le chef gourounga, à mon arrivée, m’explique que je serai mieux chez les Mossi, et me fait conduire, à ma grande satisfaction, à Moussa Safo, chef des Mossi. Il est une heure de l’après-midi quand nous arrivons ; et ce n’est pas sans une grande satisfaction que nous entrons dans ce village à toits en paille. Nous nous sentons dès lors plus à l’aise et comme en pays ami. Notre diatigué parle très bien le mandé ; il nous reçoit de son mieux, et s’occupe de nous trouver soit un âne, soit quatre ou cinq porteurs pour après-demain.
On ne peut pas dire qu’à Dallou il y a des ressources, j’ai cependant trouvé à acheter des piments, un peu de sel, de la viande et des kola.
En temps ordinaire et avant la guerre, les Mossi de Dallou s’occupaient du commerce du sel et des kola ; ils se trouvent en effet situés non loin d’un chemin commercial qui paraît avoir été jadis bien fréquenté : je veux parler de l’artère Sofouroula, Oua, Kintampo. Actuellement et depuis la guerre, ils s’occupent seulement d’achats d’esclaves et fournissent du sel et d’autres provisions à Gandiari.
Il n’y a à Dallou que trois ânes et cinq ânesses. Aucun de ces animaux n’étant ni à vendre ni à louer, le vieux Moussa, mon diatigué, s’occupe de trouver cinq porteurs. Comme il a l’air de n’y mettre que peu de bonne volonté, je lui rappelle sa promesse. Toute la journée, Moussa, comme du reste la plupart des noirs, me répète : A na soro, hamdoullilahi ! Allah ma nsona ! Bassi té ! Allah a ni héré bé[102] ! etc., de sorte qu’au lieu de me mettre en route vers cinq heures du matin demain, je ne quitterai Dallou probablement que vers neuf heures.