Cette invitation me fut faite d’un ton si aimable et me parut si sincère que j’acceptai. Il me promit également de me mettre en route le lendemain de la fête. Boukary Naba est du reste fort bien élevé pour un nègre. Par ses manières il laisse de suite deviner qu’il appartient à une classe élevée de la société noire. C’est un grand bel homme d’une quarantaine d’années ; il a la figure pleine et plutôt ronde qu’ovale ; son menton se termine par une toute petite barbiche, et, quoique tatoué en Mossi, il n’est pas défiguré. Son regard est franc. L’ensemble de sa physionomie dénote l’intelligence. Il doit être très bon, mais en même temps très ferme dans ses résolutions. Comme type je lui ai trouvé une certaine ressemblance avec Iamory Ouattara, chef de Kanniara (États de Kong), mais il a les traits beaucoup plus fins.
Boukary est très proprement vêtu et porte une culotte longue en étoffe bleu foncé rayée de blanc appelée noufa en haoussa et en mossi. Le bas des jambes, cylindrique sur une hauteur de 20 centimètres, est brodé en soie solférino de provenance européenne, et les jambes sont ornées d’arabesques en soie de même couleur. Sa coussabe (doroké, en mandé) est d’une très belle teinte d’indigo. Ce vêtement vient de Kano et est appelé karfo en haoussa et en mossi[106]. Un bonnet noir, forme chéchia, sur le devant duquel sont attachés une amulette renfermée dans un morceau de peau de chat tigre et un anneau en argent, complète la tenue du naba.
Comme chaussures, il porte une jolie paire de babouches rouges montantes qui font très bon effet. Ses bijoux consistent en un bracelet d’environ cent francs d’argent à chaque poignet et deux petites bagues, l’une en or, l’autre en argent.
Assis sur une natte propre, il a en permanence à sa droite et prosterné devant lui un esclave qui lui présente une petite calebasse de dolo, recouverte d’un couvercle en vannerie. Quand Boukary Naba veut boire, il touche du doigt l’échanson, qui, après avoir bu quelques gorgées de dolo, lui offre la calebasse.
Façon de saluer le naba.
Pendant que Boukary boit, tous les assistants claquent des doigts en tenant les mains près de terre. La même chose se passe lorsque le naba a des renvois, éternue, se mouche ou crache.
Un autre usage assez curieux, c’est la façon dont les gens se présentent devant le naba et le saluent. Arrivés en rampant à quelques pas de l’endroit où est assis le naba, les Mossi, tête découverte, se jettent face contre terre et frappent trois fois le sol, des deux coudes, l’avant-bras vertical et l’index ouvert. Puis ils se frottent les mains en faisant lentement le mouvement d’une personne qui écrase de la pommade, ils frappent encore trois fois terre des coudes et restent dans cette position jusqu’à ce qu’on les renvoie. Tout le monde salue le naba[107] de la même façon. J’ai vu faire ce salut au propre frère de Boukary, à Nabiga[108] Masy, chef de Doullougou. Il n’y a d’exceptions que pour les musulmans un peu influents ; ceux-là, tout en s’approchant timidement de la royale personne, sont tenus quittes de toute cérémonie en récitant une prière.
Tous les jours, de bonne heure, les griots viennent saluer Boukary à coups de tam-tam, et pendant une bonne partie de la matinée la case de ce chef ne désemplit pas de visiteurs. Dès que Boukary Naba se sentait un peu libre, il me faisait demander, m’offrait des kola, du dolo, et me questionnait sur les choses d’Europe — questions naïves naturellement, portant sur les produits du sol, l’éloignement du pays des blancs, la mer, etc. Il me pria de lui donner des capsules, ayant reçu en cadeau de Gandiari, le chef songhay qui a ravagé le Gourounsi, trois fusils anglais à piston, dont une carabine qui devait jadis avoir du prix, mais qui actuellement n’est plus qu’une ferraille. Il possède aussi une baïonnette, dont il est bien ennuyé de ne pas trouver l’emploi, car elle ne s’adapte sur aucun de ses fusils. J’ajoutai aux capsules un beau tapis de selle, un pistolet, des turbans et autres étoffes, perles, coutellerie et glaces, ce qui le combla de joie.
Dimanche 10 juin. — Dès la première heure Boukary me fait dire qu’il compte bien que je l’accompagnerai demain à cheval à Sakhaboutenga, où il a coutume de se rendre le jour de la fête. Pendant toute la journée l’entourage du naba s’occupe des préparatifs ; on distribue de la poudre, nettoie les fusils, essaye les harnachements, on astique les cuivres comme en France la veille d’une grande revue.