Ce qu’il y a de curieux, c’est que, musulmans ou non, les noirs célèbrent tous cette fête. C’est une occasion pour eux de faire bombance, et ils ne la laissent pas échapper. On mange tant que l’on peut, on boit beaucoup de dolo et l’on tire quantité de coups de fusil : c’est plus qu’il n’en faut aux noirs pour être heureux. Ceux qui ne possèdent qu’un arc visent la nouvelle lune et lancent quelques flèches vers l’astre, convaincus que cela leur portera bonheur. L’année prochaine, à pareille époque, ils auront peut-être gagné un fusil, une femme ou un cheval, qui sait ?
Dans la soirée, il y a un moment de consternation : personne n’a vu le croissant ; on s’en console cependant en se répétant que si nous ne l’avons pas aperçu ici, il s’est certainement montré ailleurs, et l’on se met à boire du dolo toute la nuit.
Lundi 11 juin. — Ce matin de bonne heure Boukary envoie un cavalier à Sakhaboutenga consulter les marabouts. Le messager revient bientôt en affirmant au naba que le soir il verrait la lune. « Tous les marabouts l’ont dit ! »
Boukary et son escorte.
Ce soir on aperçoit pendant quelques moments le croissant tant désiré : aussi la poudre parle une partie de la nuit et le dolo coule à flots.
Boukary Naba fait venir un des flûtistes attachés à sa personne. C’est un musicien de grand talent. Je suis stupéfait de l’entendre tirer de si jolis sons d’une simple flûte en bambou aussi grossièrement fabriquée.
Ce musicien émérite joue un air qui, par son rythme, ressemble à de la musique de gens civilisés.
Mardi 12. — Dès quatre heures du matin le tam-tam résonne partout, tout le monde est affairé, on se croirait vraiment à la veille d’un événement important. Ce n’est pourtant que vers six heures et demie qu’on réussit peu à peu à se rassembler et que tout le monde est prêt (effectif total : 16 chevaux et 25 guerriers armés de fusils).
Boukary monte un très beau cheval bai brun foncé. Par-dessus sa selle il a ajusté le tapis en velours bleu et or que je lui ai donné. Le poitrail et la croupe sont couverts de tapis en drap rouge, ornés de petits dessins en losanges rapportés en blanc et en noir. La tête de la bête disparaît sous la cuivrerie, sonnettes, chaînettes, mors et autres ornements. Les étriers sont en cuivre de la forme en usage dans le Haoussa.