Lorsque Naba Sanom m’envoya l’ordre de partir, il était donc mon débiteur d’une somme relativement forte. Le voyant agir d’une façon aussi peu délicate, je lui fis demander de vouloir bien me régler avant de partir ou de me rendre mes marchandises, afin de me permettre de me pourvoir ailleurs d’animaux. Le naba m’envoya alors l’imam pour protester de son amitié pour moi. « Jamais, dit-il, je n’ai envoyé l’ordre de partir à ce blanc, je ne puis tolérer qu’il aille vers le nord et vers le Haoussa, mais je lui donnerai, quand il m’en fera la demande seulement, un chemin à son choix sur Salaga. Je vais dès maintenant me mettre en mesure de le pourvoir des animaux que je lui dois. »

Hélas ! j’attendis vingt longs jours les deux ânes qu’on avait, disait-on, envoyé querir au loin, Naba désirant me donner deux bêtes splendides. Et quels ânes je reçus ! Deux misérables bêtes dont n’importe quel marchand se serait gardé de faire l’acquisition.

Je ne lui gardai pas rancune, nous étions même les meilleurs amis, je comptais sous peu que Naba Sanom signerait un traité avec moi, comme il me l’avait promis dans une entrevue au cours de laquelle je l’avais amené à demander notre protectorat, lorsque brusquement il m’envoya de nouveau l’ordre d’avoir à quitter Waghadougou. A partir de ce moment il me fut impossible de communiquer avec lui. Il refusait de me recevoir et me fuyait : j’étais devenu suspect. Il fallait me résigner à partir.

On pourrait supposer que c’est parce que je suis Européen que Naba Sanom a agi de cette façon. Pas le moins du monde. Je n’ai tout simplement pas fait exception à ce principe du naba, que tout individu venant à Waghadougou avec des marchandises quelconques doit, outre des cadeaux, lui en laisser une partie.

Vient-il par hasard des marchands de chevaux du Yatenga, ou des marchands d’étoffe du Haoussa, vite il les appelle, achète ce qui lui convient sans regarder au prix (20 ou 30 captifs, cela lui est égal), puisqu’il ne règle jamais. Quelques-uns, en patientant six mois à un an, ont réussi à en tirer la dixième partie de ce qu’ils lui ont vendu ; ceux-là peuvent s’estimer très heureux. A ce propos je citerai l’aventure qui arriva à Karamokho Mouktar, chef de Ouahabou. Ce musulman envoya, il y a trois ans, à Naba Sanom 100 captifs pour recevoir en échange 30 beaux chevaux. Naba Sanom accepta les captifs, reçut fort bien les envoyés, les hébergea pendant quelques jours, puis les laissa de côté. Non seulement ces gens-là n’ont pas encore reçu un seul cheval, mais le naba les empêche de regagner le Dafina. Ces Dafing en ont pris leur parti ; ils font des lougans ici. « Peut-être, se disent-ils, quand ce chef sera mort, pourrons-nous nous en retourner ! »

Cette façon de procéder du naba est une des causes qui placent Waghadougou au second plan, et qui font de Mani la capitale commerciale du Mossi.

Parmi les raisons pour lesquelles on a refusé de me laisser continuer ma route, on m’a donné celle-ci : les uns me faisaient entendre que c’était parce que Boukary Naba se disait mon ami et m’avait donné un cheval. D’autres prétendaient que je me présentais devant le naba la tête couverte et sans me prosterner devant lui. Il y a certainement des personnes qui pourront m’accuser de fierté mal placée en cette occurrence. Peu importe ; j’estime qu’un blanc, quel qu’il soit, voyageant dans ces pays, ne doit pas se prosterner devant un roi noir, si puissant qu’il soit ; il faut que partout où un blanc passe il inspire le respect et la considération, car si jamais plus tard l’Européen doit venir ici, il devra y venir en maître, constituer la classe élevée de la société, et n’avoir pas à courber la tête devant les chefs indigènes, leur étant infiniment supérieur sous tous les rapports. Du reste un Européen vaut certes un musulman indigène, et ces derniers ne se prosternent pas devant le naba.

Pour moi, la vraie raison qui m’a empêché de continuer ma route est l’annonce de l’arrivée prochaine à Waghadougou d’une autre mission européenne[118]. Ma présence ici faisait croire que j’étais l’avant-garde d’une forte expédition militaire, c’est ce qui a éveillé la méfiance de ce roi ignorant[119].

Le 10 juillet au soir, je quittais Waghadougou en compagnie de deux jeunes gens qui devaient me servir d’escorte. Comme on me fit prendre un chemin parallèle à celui que j’avais suivi pour venir, je m’informai auprès d’Idriza si Naba Sanom avait changé d’idée et ne désirait plus que je me rende à Salaga, comme il me l’avait toujours promis.

« Pas du tout, me répondit-il. En sortant de Waghadougou, ce chemin change de direction. Il va bien à Salaga. » Interrogé sur l’itinéraire que j’avais à suivre et les noms des villages à traverser, cette canaille eut l’audace de me citer une série de villages qui n’existent pas. Une demi-heure après, il n’y avait plus de doute pour moi : je faisais route sur la résidence de Boukary Naba.