Ma boussole et mon arrivée à Nakhla me le confirmèrent bientôt. Je n’avais qu’un parti à prendre, me soumettre à la décision de Naba Sanom et continuer ma route, bien heureux de ne pas me voir retenu indéfiniment à Waghadougou.
Le retard dans la végétation, que j’ai signalé, n’existe que pour Waghadougou, car dès qu’on est seulement éloigné d’une dizaine de kilomètres, l’aspect des cultures change complètement : au lieu de trouver le mil et le maïs à peine sorti de terre, il atteint déjà deux mètres de hauteur aux abords des villages. A Saponé le marché était plus amplement fourni de denrées qu’à Waghadougou ; je trouvai à y acheter une bonne provision de gombo[120] frais qui apportèrent pendant quelques jours un appoint nouveau à ma modeste table.
C’est bien tristement que je chemine sur la même route que j’ai parcourue si plein d’espoir il y a un mois. Alors j’espérais qu’avec la protection du chef du Mossi je pourrais gagner le Niger ou au moins raccorder mes travaux à ceux de Barth, mais à présent je me demande ce que je vais devenir si, pour comble de malheur, Boukary Naba, pour plaire à son frère, me retire son amitié et me force à continuer ma route par le Gourounsi sur Ouahabou.
C’est dans cette disposition d’esprit que j’arrivais le samedi 13 juillet devant l’habitation de Boukary Naba. Il pouvait être environ huit heures du matin. Les captifs et le personnel, dès notre arrivée, évitèrent de parler à mes hommes ; quelques-uns se détournèrent de leur chemin pour ne pas avoir à nous saluer. Tout cela me paraissait de mauvais augure, d’autant plus qu’il y avait au moins une demi-heure que j’étais arrivé et que Boukary ne m’avait pas encore fait appeler. J’étais dans une pénible situation d’esprit et bien découragé, lorsque, à ma grande surprise, je reçus deux plats d’excellente viande chaude et une grande calebasse de lait aigre. De plus, Boukary me faisait dire de reprendre mon ancien campement, de m’y installer et d’aller le voir après m’être réconforté.
Dès que Boukary me vit m’avancer vers sa case, il vint au-devant de moi, me tendit les deux mains et, avec son gros rire, me dit : « Eh bien, lieutenant, comment trouves-tu Waghadougou et mon frère ? » Il me fallut lui raconter tout ce qui m’était arrivé depuis que je l’avais quitté. Boukary ne me cacha pas son étonnement quand il apprit que son frère avait refusé de me laisser continuer ma route.
Il en fut même très peiné, et comme il ne pouvait pas m’assurer de route vers le nord, il me promit de me faire gagner le Gambakha. Puis il m’informa qu’il n’exécuterait pas l’ordre de son frère qui lui prescrivait de me faire diriger, sans m’arrêter, sur Ouahabou. Sur ses instances je dus accepter l’hospitalité pendant quelques jours.
Durant mon séjour à Banéma, Boukary Naba ne se départit pas une seule fois de sa ligne de conduite, très digne de la part d’un noir, d’autant plus qu’il est excessivement rare de rencontrer un nègre assez indépendant d’idées pour ne pas renier ceux qui déplaisent au souverain. Il me traita avec beaucoup de bienveillance, et me fit parvenir tous les jours des vivres et de la viande. Ayant appris que j’aimais le gombo, il eut même la délicatesse d’envoyer tous les jours un cavalier en prendre à Dakay.
Un de mes deux chevaux étant mort en arrivant à Banéma, et comme Boukary savait que je n’avais pu me procurer de monture à Waghadougou, il me fit cadeau d’un deuxième cheval assez fort, d’une valeur d’environ 240000 cauries (380 francs).
Il est très regrettable pour moi qu’à mon arrivée dans le Mossi je n’aie pas trouvé Boukary Naba au pouvoir, il m’aurait certainement facilité mon voyage vers le Niger ; et si jamais il arrive au trône, il aidera de tous les moyens dont il dispose le voyageur européen qui passera chez lui. Cet homme a les idées larges, il aime le progrès et serait tout disposé à écouter les conseils d’un blanc. Tout en étant d’une intelligence au-dessus de la moyenne chez les noirs, il se considère comme bien inférieur à l’Européen.
Pour un héritier du trône, puisque la succession dans le Mossi n’a lieu de père en fils que lorsque la ligne mâle collatérale est épuisée, Boukary n’a pas une position bien brillante. Naba Sanom, dans la crainte de le voir se créer quelque réputation par les armes et augmenter ainsi le nombre de ses partisans, ne l’a jamais nommé naba du moindre centre et ne lui a jamais confié une expédition. Bien mieux, quand le malheureux a résidé pendant quelques années sur une frontière, son frère le déplace pour l’envoyer ailleurs. Depuis dix-sept ans, Boukary mène une vie errante, n’ayant pour ainsi dire pas de chez-soi. Comme les sept autres nabiga ses frères, Boukary n’a pas de ressources et n’a même pas le bénéfice de recevoir, de temps à autre, les offrandes de quelques gros villages. Pour subsister et tenir un certain rang, il est forcé de vivre de pillage et même de brigandage.