Voici ce que me raconta le kéniélala :
« L’almamy a reçu la lettre le huitième jour ; il est ennuyé que tu sois là, mais il ne veut pas déplaire aux blancs : alors il a répondu qu’on te fasse attendre ; plus tard, peut-être, il te laissera passer. »
Consulté sur mon intention de rallier Bammako, il me dit : « Le sable a parlé et a dit : « Quand le blanc sera parti, l’autre courrier arrivera, mais il faut que tu partes. »
Somme toute, il ne m’apprenait pas grand’chose, mais confirmait mes soupçons. Comme ces gens-là par leur métier sont toujours bien renseignés et qu’ils questionnent adroitement tous les naïfs qui viennent les consulter, je considérai ses renseignements et avis comme bons ; son attitude, du reste, m’avait suffisamment prouvé qu’il voulait me renseigner ; par la suite j’ai su que ce qu’il m’avait dit était l’exacte vérité.
L’art de prédire l’avenir par l’écriture dans le sable est très ancien. De qui le tiennent les Mandé : des Égyptiens ou des Arabes ? Les Arabes appellent cet art encore aujourd’hui خّط الرمّل, « écriture dans le sable ». Longtemps j’ai cru, comme le docteur Tautain[14], que les débris de poteries, calebasses, vieux chiffons, grappes de sorgho, etc., que l’on trouve fréquemment le long des chemins, placés dans les fourches des arbres, ou suspendus aux branches près des villages, étaient destinés à protéger les cultures contre les esprits et faisaient partie des pratiques du culte des Bambara. Il ne faut voir en cela rien de commun avec la religion : ce sont les kéniélala qui ordonnent ces pratiques aux personnes qui viennent les consulter ; jamais une consultation ne se termine sans que le kéniélala dise : « Pour que ton affaire réussisse bien, il faut prendre tel objet et le pendre ce soir à tel ou tel arbre. »
D’autres fois, ils ordonnent de manger une poule ou un coq de telle ou telle couleur, de mettre soigneusement les os dans un chiffon blanc et d’enterrer cela près de leur case ; pour ne pas profaner les restes on élève généralement un petit tertre conique de 30 à 40 centimètres de hauteur, le sommet du cône est coupé et surmonté ordinairement d’un morceau de pierre plate ayant servi à moudre du grain.
Cette profession n’est pas spéciale aux noumou ; il y en a d’autres qui l’exercent, il y a même beaucoup de femmes qui font ce métier ; souvent ces gens-là sont consultés en dernier ressort sur la culpabilité des voleurs et des gens prévenus d’adultère, etc., ce qui les fait craindre dans beaucoup de villages.
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Le mois d’août était commencé et le courrier de l’almamy n’arrivait pas, tous les jours il venait des hommes de la colonne et l’almamy ne donnait pas signe de vie : je pris donc le parti de faire prévenir Kali que j’avais une communication à lui faire et le priai de venir à Ouolosébougou ou de m’accorder la permission d’aller le voir à Faraba.
Kali arriva au bout de cinq jours quoique Faraba ne soit qu’à une étape de Ouolosébougou. Après les salutations d’usage, je fais part à Kali de mon désir de rallier Bammako et d’y attendre la réponse de l’almamy ; il me dit que ce n’est pas possible, que jamais il ne m’autorisera à partir. J’insiste en lui disant que je suis souffrant et qu’il est urgent que je parte le plus tôt possible. Rien n’y fait. Voyant que mes prières n’ont aucun succès, je lui dis : « Je te préviens que je partirai demain matin ; si tu n’es pas content, tu me feras tirer des coups de fusil ». Il me quitte en me disant : Benta, « C’est bon ».