Un peu plus loin on traverse les ruines de Sobléna et l’on atteint le Ménako, rivière très profonde dont le lit est obstrué de branches de sounsoun. C’est avec les plus grandes difficultés que nous le franchissons en employant les mêmes moyens que pour le Saméko. Le convoi se décide à construire un pont, beaucoup de femmes ne sachant pas nager : on va rester ici toute la journée. Comme je l’ai dit plus haut, le Ménako est le premier affluent du Bagoé ; il a une largeur moyenne de 20 mètres ; ses rives sont inondées. Sur la rive droite se trouvent les ruines de Ména ; c’est là que le chemin bifurque et va à droite à Bénokhobougoula.
L’autre sentier se dirige vers le nord-est afin d’atteindre le Bagoé, un peu au nord de son confluent avec le Baniégué, son affluent de gauche, que l’on traverse pour se rendre de Bénokhobougoula à Komina.
Le chemin longe ensuite, pendant environ 2 kilomètres, un joli petit ruisseau bordé d’une belle végétation ; on le traverse près d’une chute. Deux autres petits ruisseaux, ses affluents, vous séparent des ruines de Dinnsan, qui comprennent plusieurs groupes assez éloignés les uns des autres. On descend ensuite dans une jolie petite vallée boisée ; c’est le premier endroit un peu gai que je traverse depuis bien longtemps.
Le soir, nous campons dans les ruines de Tokoumana. Cette ruine n’est habitée que par un passeur et sa famille ; il s’est construit une échoppe en dehors du village, car l’intérieur est encombré de cadavres. La pluie tombe tous les jours, et rend les sentiers presque impraticables.
Samedi 24 septembre. — Deux ruines, Likana et Titiana, séparent Tokoumana du Bagoé. Avant la guerre actuelle, ce fleuve marquait la limite entre les pays de Samory et de Tiéba.
La rivière est bordée, à environ 1 kilomètre de sa rive, par une ligne de collines qui court vers le nord. Ses rives sont basses et inondées, les berges seules sont couvertes d’un rideau de verdure. La largeur du Bagoé est de 150 mètres environ, mais son courant est un peu moins fort que celui du Baoulé.
Le service de passage est fait par quatre petites pirogues pouvant contenir chacune trois ou quatre personnes. Je laisse à penser ce qu’il faut de temps pour effectuer le passage d’un convoi dans ces conditions, surtout quand on songe que le point d’atterrissage sur l’autre rive est situé à plus de 100 mètres en aval, à cause de la violence du courant.
Notre passage a lieu sans incidents.
Comme sur tous les bords de cours d’eau, il y a quantité de malheureux qui attendent le passage. Quelques-uns sont assis là d’un air résigné, ayant abandonné probablement tout espoir de revoir leur pays ; d’autres, auxquels il reste encore un peu de vigueur, comme au Baoulé, se battent pour entrer dans les pirogues, qui malheureusement ne peuvent contenir que peu de monde. Un sofa veut réquisitionner deux malheureux pour leur faire porter un colis à la colonne : ils se jettent à l’eau et se noient volontairement, aimant mieux mourir de suite que d’affronter une seconde fois cette route.
Si jamais l’almamy était forcé de rebrousser chemin rapidement, ce serait tout bonnement sa perte : avec le désordre, le peu de pirogues serait vite coulé, et il ne faut pas songer à traverser à la nage un cours d’eau semblable.