Tout ce monde constitue un convoi de quelques centaines de porteurs, ayant chacun une charge de 10 à 15 kilos, emballée dans un foufou (panier dont j’ai fait la description).
De sel, on n’en entend parler que rarement. De temps à autre, les chefs de sofa achètent une barre de sel au prix d’un ou deux prisonniers de guerre, ou de leurs sujets, quand ils n’ont pas de prisonniers. Parfois ils en donnent quelques grammes comme récompense à leurs guerriers, mais c’est tout à fait accidentel.
Les convois marchent généralement escortés de gens de renfort qui sont envoyés à la colonne, ou bien sous la conduite de griots.
Il y a dans ces convois des hommes, des femmes, et même des enfants. Ils marchent généralement une heure et demie sans s’arrêter. Aux endroits où il y a de l’eau, ils perdent aussi du temps à boire ou à traverser le cours d’eau. La débandade la plus complète règne dans les convois.
La nuit était venue et le convoi n’était pas encore totalement rendu à Sékana ; une partie des porteurs étaient perdus dans les hautes herbes et cherchaient à rejoindre les camarades déjà campés. On entendait des cris partout.
Une bonne partie de la nuit a été troublée par les appels des uns et des autres. Un griot, perché sur un pan du mur de l’enceinte délabrée, soufflait dans une corne d’appel et en tirait des sons lugubres ; il n’a cessé de se faire entendre qu’à minuit.
C’est inimaginable, ce tableau, ces faces de toutes nuances, depuis le rouge brun jusqu’au noir d’ébène, pour la plupart hideuses, qui vous font croire qu’on vit au milieu de démons. Ils circulent par le village, cherchant à se voler les provisions ; d’autres, trempés par la pluie, sont nus et sèchent leurs hardes aux feux.
Mais le plus grand nombre, vaincus par le sommeil et la faim, dorment pour oublier. Les cadavres en décomposition, qu’on rencontre par-ci par-là dans les ruines, répandent une odeur infecte qui m’empêche de fermer l’œil de la nuit.
Sékana a été détruit avant Ouré. Une partie de ses habitants étaient allés se fixer dans ce dernier village et à Niamhalla, d’après mes informateurs. En réalité, ils ont été tous vendus comme esclaves par les guerriers de Tari-Mori, lieutenant de Samory.
Vendredi 23 septembre. — Je quitte les ruines de Sékana au petit jour (cinq heures) ; il n’est pas possible de se mettre en route plus tôt, les mauvais passages étant trop nombreux ; vers sept heures nous franchissons un marigot dans lequel mon mulet s’embourbe jusqu’au poitrail ; mes noirs n’arrivent à le dégager qu’avec grand’peine.