A ses pieds sont assis : un vieux kokisi qui ne le quitte jamais, deux marabouts, quelques griots, et les quatre captifs préposés au hamac, à la chaise, au plat de campement dans lequel il se lave les mains, et à la bouillotte qui contient de l’eau pour se rincer de temps en temps la bouche. Ces objets et captifs le quittent rarement ; partout où il va, cet attirail le suit. A sa portée, et sous le même abri (sorte de hangar où est amarré son hamac), deux tailleurs sont occupés à coudre de la florence jaune pour ses femmes. Un des griots porte un gros parapluie rouge, et l’autre une canne-fusil détraquée. Tous les objets que j’ai signalés sont de fabrication anglaise, sauf le hamac et le plat de campement, qui est un plat réglementaire.
Nous parlons de choses insignifiantes ; l’almamy me demande de lui réparer sa canne-fusil, qui est un cadeau, dit-il, de Sir Samuel Row, gouverneur de Sierra-Leone.
Il m’a ensuite fait voir les armes qu’il emportait au combat : un kropatchek, un revolver, une carabine winchester et son sabre. Karamokho est au moins aussi bien armé que son père : outre sa cuirasse et son casque, il emporte un kropatchek, un lefaucheux à un coup, un fusil Gras et son revolver.
De retour à ma case, je reçois de la part de l’almamy un chaudron de riz et dix ignames ; un instant après, Karamokho me fait amener un bœuf.
Je remercie Karamokho, et lui fais observer que le bœuf est de trop : « Nous ne sommes que trois, lui dis-je ; je suis très reconnaissant à ton père de son cadeau, et j’accepterai volontiers un morceau de viande chaque fois que ton père fera abattre un bœuf. — Prends-le, me dit-il. Si nous étions à Bissandougou, mon père t’en donnerait kémé (80). » L’almamy, qui n’était pas loin, entre dans ma case, et me demande d’un air confidentiel pourquoi je ne lui amène pas les soldats qu’il demandait ; à cela je lui réponds qu’ayant reçu sa lettre au Baoulé, je l’avais expédiée à Bammako pour la faire parvenir au colonel commandant supérieur du Soudan français, qui aviserait.
Des hommes s’étant rapprochés, la conversation changea, et l’almamy me dit en riant : « Prends le bœuf, ou je t’en donne de suite dix. »
Si je l’avais pris au mot il eût été bien embarrassé : il n’y avait que sept bœufs en tout au camp.
Le bœuf fut tué sur-le-champ, et j’envoyai à l’almamy les morceaux que la politesse indigène lui consacre (un morceau de poitrine, du faux-filet et les deux rognons). Karamokho eut pour sa part un quartier de derrière.
J’avais prié Karamokho de faire tuer l’animal par un marabout, pour que les musulmans pussent en manger, mais il me donna à entendre que son père n’attachait aucune importance à cela quand il était en campagne, et qu’il mangeait tout aussi bien de la viande d’une bête tuée la tête tournée face au nord ou face à l’ouest (les fervents musulmans ne mangent que des animaux dont la tête, au moment d’être coupée, est tournée vers l’est).
J’ai expliqué à Karamokho que, mon départ ayant été très précipité, j’avais dû, à mon grand regret, laisser derrière moi les cadeaux que je destinais à son père, de crainte de les voir se détériorer par la pluie, puisque je voyageais sans tente. Il parut très satisfait de l’énumération que je lui en fis sommairement.