Renseignements pris, on me dit qu’il n’y a pas de pirogues en face de Tiékoungo et qu’il me faut aller à Ouaranina. De l’autre côté, sur la rive gauche du Bagoé, il y a un somono qui habite les ruines de Dodia, il possède une pirogue.

Mercredi 5. — J’arrive à Ouaranina (70 habitants) de bonne heure ; une grande plaine inondée nous sépare de Badié, dont on aperçoit le rideau de verdure en quittant Komina. A sept heures du matin nous étions au bord du fleuve, mais nous n’y trouvons pas de pirogues ; mes hommes grimpent dans les arbres et hêlent le passeur, mais rien ne vient. Enfin à deux heures de l’après-midi, après avoir surveillé pendant sept heures les abords du fleuve, nous voyons à quelques centaines de pas sortir de la verdure deux hommes se dirigeant sur Ouaranina ; ils me disent qu’ils viennent de traverser le fleuve, que le piroguier fait le passage en cachette, l’almamy ayant défendu de passer ailleurs qu’au chemin de ravitaillement.

La pirogue qui leur a servi est très petite, disent-ils, trois de leurs camarades sont encore sur l’autre rive et vont aussi passer dans quelques instants. Diawé s’embusque dans les hautes herbes, le piroguier arrive bientôt avec les autres passagers et veut aussitôt pousser au large, mais, mis en joue par mon domestique, il regagne notre rive. Je plaisante le somono sur cette aventure, et il rit de bon cœur. Après lui avoir donné une pipe et des hameçons je suis tout à fait son ami, il redevient de bonne humeur en nous traversant.

Le piroguier mis en joue par le domestique.

Le Bagoé est aussi large ici qu’au chemin que j’ai suivi pour me rendre à Sikasso, il n’a pourtant pas encore reçu le Banifin, ni la grosse rivière de Tiékorobougou. Sur ses bords, il y a quelques coquilles d’huîtres laissées par les eaux, qui ont déjà baissé d’environ 20 centimètres.

Le passeur m’apprend que le Bagoé est formé de plusieurs rivières nommées Banifing, qui passent à l’ouest de Tengréla et que le fleuve lui-même passe au nord de cette ville. Je connaissais déjà une partie de son cours par un itinéraire de Tengréla à Sikasso qui coupe le Badié à Maribougou et par l’itinéraire Caillié qui le coupe à Fala.

Les pirogues peuvent aller partout, quoiqu’il soit guéable en beaucoup d’endroits en février ; mais on évite de le traverser à gué à cause des caïmans. Ce batelier dit qu’il ne connaît pas de chute et qu’il sait que le fleuve va dans le pays de Ségou ; mais c’est tout ce qu’il sait. Un hippopotame tué à Kanakono, près de Tengréla, avait été charrié jusqu’ici. Très étonné de voir le batelier si bien renseigné, je l’interroge sur Tengréla ; il m’affirme qu’on y va d’ici en cinq jours à pied, ce qui rapprocherait beaucoup plus Bénokhobougoula de Tengréla, si son renseignement est exact.

La rive gauche est inondée aussi. A 500 mètres du fleuve se trouvent Dodia, deux villages ruinés, un seul habitant, le piroguier. Nous continuons encore le soir même notre route et, après avoir traversé un joli ruisseau qui a son confluent à côté de Dadio, nous arrivons à Zangouéla. Ce village se compose de quatre ruines dont l’une contient une vingtaine d’habitants ; nous y passons la nuit, quoique peu éloignés de Bénokhobougoula ; mais il y a des terrains vaseux à traverser, et de nuit on ne peut effectuer le passage du Baniégué.

Quoique je possède une moustiquaire en bon état et que j’aie eu soin de la faire établir avant de me coucher, il est impossible de fermer l’œil à cause des moustiques, c’est du reste la vingtième nuit que je passe ainsi, c’est-à-dire avec deux ou trois heures de sommeil.