Je fus reçu cordialement par un vieux musulman, qui, le lendemain, mit son fils à ma disposition pour m’accompagner jusqu’à Kolon.

Jeudi 3 janvier. — En quittant Kolon, le guide nous fit traverser deux villages sans importance, Dadougou et Toura, où nous nous arrêtâmes quelques instants pour satisfaire à la curiosité des habitants. A Koniéné, qui est un grand village composé de plusieurs groupes, il me fallut rester une bonne demi-heure, les habitants voulant me faire boire du lait. A mon arrivée, le chef, ou celui qu’on me montra comme tel, me conduisit chez un pèlerin de la Mecque qui a fixé sa résidence ici, quoiqu’il soit originaire de Djenné. Ce musulman, qui est un homme fort bien élevé, m’accueillit de son mieux et voulut me forcer à accepter l’hospitalité chez lui ; mais, mon personnel ayant dépassé le village, j’eus un prétexte tout trouvé pour obtenir ma liberté et continuer ma route sur Kolon, où je n’arrivai, par suite de ces retards, que vers une heure de l’après-midi.

A Kolon, qui est également un gros village, je fus presque choyé, y ayant rencontré des jeunes gens dont j’avais fait connaissance près de Léra et à Kong même ; ils se souvenaient encore fort bien de mon nom et le répétaient à tous les curieux.

Les Mandé de toute cette région me connaissent sous le nom de lieutenant Binger, et prononcent : iétenan Binzé. Ces amis furent sans pitié, et malgré mon extrême fatigue il fallut leur raconter mon voyage de a à z, sous peine de les froisser. C’est tout au plus si on me laissa quelques instants pour mettre mon levé au net.

Vendredi 4 janvier. — Les marchands chargés mettent trois jours pour se rendre de Kolon à Kong ; ils font étape à Déléguédougou et Kongolo. Suffisamment entraîné à la marche, et ne craignant plus les étapes trop longues, je me décidai à brûler Déléguédougou et à aller coucher à Kongolo. En route, je fis la rencontre de deux hommes de M. Treich qui venaient au-devant de moi avec un âne, que je m’empressai d’utiliser. A part la question de la selle, qui était très primitive, ce bourriquot, de belle taille et très vigoureux, constituait à défaut de cheval une excellente monture. Il me porta gaiement à un petit campement, un peu au delà de l’emplacement d’un village où s’embranchent les chemins qui viennent de Kawaré et de Korobita. A ces lieux de halte, où l’on s’arrête généralement pour laisser passer les heures chaudes, je trouvai à acheter des papayes, des bananes et des ignames auprès des femmes qui se rendaient au marché de Kong, de sorte que, sans trop de privations, nous passions deux ou trois heures à l’ombre des arbres d’un des deux ruisseaux qui font leur jonction un peu plus au nord. De là à Kongolo il n’y a qu’une bonne heure de marche. Le chef de village auquel je demandai l’hospitalité me connaissait depuis mon premier passage à Kong : je fus fort bien reçu par lui et ses gens ; ils m’offrirent tout ce qu’ils pensaient m’être agréable. Aussi, le lendemain, après une bonne nuit de repos, je ne fis qu’un saut de Kongolo à Kong, où j’entrai à huit heures du matin.

Samedi 5 janvier. — A trois kilomètres de la ville, je rencontrai Diawé qui venait au-devant de moi avec un cheval de M. Treich. Impatient de rejoindre mon compatriote et de prendre connaissance des nouvelles de notre chère France, je traversai au galop Marrabasou, répondant de mon mieux à tous les teinturiers qui me saluaient, et me dirigeai sur l’habitation de mon ancien hôte, chez lequel M. Treich était descendu. Arrivé, grâce au cheval, presque en même temps que le courrier qui devait annoncer mon arrivée, je surpris M. Treich au moment où il se disposait à aller à ma rencontre.

L’émotion que je ressentis est difficile à décrire. Je tombai dans les bras de ce brave compatriote, qui, à peine remis d’un long séjour à la Côte de l’Or, s’était spontanément offert pour aller me ravitailler. Il m’apportait, en plus d’une lettre de ma mère, des nouvelles de quelques bons amis, qui me firent oublier toutes mes fatigues et privations.

Pendant que je faisais honneur au pâté et au biscuit que m’offrit M. Treich, il me mit au courant des événements saillants qui s’étaient déroulés en Europe pendant mon absence. Quelques minutes après, un spectateur nous aurait pris pour d’anciennes connaissances ; cette amitié spontanée, propre aux gens d’Afrique, avait déjà fait de nous deux amis.

M. Treich-Laplène.