J’appris que pendant plusieurs mois le bruit de ma mort avait circulé en France. Un courrier que j’avais expédié des environs de Kong le 10 mars 1887, parvenu à Bammako fin juin, avait heureusement fait tomber ces fâcheux bruits et rendu un peu d’espoir à ma famille et à ceux qui s’intéressaient à moi.
Sur l’initiative de M. Verdier, armateur à la Rochelle, propriétaire des comptoirs français d’Assinie et de Grand-Bassam, et par le concours généreux de M. de la Porte, sous-secrétaire d’État aux colonies, et de M. le Ministre des affaires étrangères, un convoi de ravitaillement fut organisé à la Côte de l’Or et confié à M. Treich-Laplène.
Le concours de M. Treich-Laplène ne pouvait que m’être précieux. Il venait de faire un long séjour à la côte, et remplissait avant son départ les fonctions de résident de France à Assinie. En cette qualité, il fit vers l’intérieur deux voyages successifs qui ont abouti en 1887 à la conclusion de deux traités (ces traités plaçant le Bettié et l’Indénié sous notre protectorat). M. Treich m’apportait en outre un stock de marchandises qui pouvaient m’être utiles pour le retour.
Les trois jours qui suivirent mon arrivée à Kong furent employés aux visites qui sont absolument de rigueur dans cette cité soudanienne, sous peine de passer pour un mal élevé. Karamokho-oulé, les chefs des qbaïla, tout le monde enfin me fit bon accueil. Je dus un peu partout raconter les péripéties de mon voyage, aucun peuple n’égalant le Mandé-Dioula en curiosité.
Pendant mon absence, Diarawary était mort : j’allai donc faire une visite à son frère et successeur Lansiri, visite de condoléance et de félicitations.
A cet effet, j’emmenai avec moi, comme il est de coutume, un musulman pour réciter une oraison funèbre ; d’autre part, une bonne partie de mes voisins m’accompagna, de sorte que cette visite revêtit presque le caractère d’une cérémonie.
Pendant la prière funèbre on se frappe le front de la main droite en disant « amina » (amen) chaque fois que l’auditoire le prononce, puis la famille vous dit : « ini-sé » (merci). A ce moment, le visiteur répond : « Allah ma lour souna sira ! » (Que Dieu vous laisse dormir en paix dans votre case !) Cette phrase dite, on donne un cadeau de 1000 cauries quand on est dans l’aisance, ou moins dans le cas contraire.
Cette visite et une lettre en arabe que j’avais composée à coups de dictionnaire et de phrases empruntées, avec quelques modifications, aux ouvrages de Bel Kassem ben Sédira, et que j’avais fait parvenir de Salaga à Kong quelques jours avant mon arrivée, me valurent l’amitié de toute la population ; mes derniers ennemis se rangèrent du côté des gens sages : je ne comptais plus que des amis à Kong. L’entrée facile de M. Treich et l’accueil qu’on lui fit en sont les meilleurs garants. Cette population, qui comptait tant de gens hostiles lors de mon premier passage, était complètement gagnée à notre cause ; elle n’avait pas oublié le nom de France que je lui avais appris avec tant de patience et me faisait l’accueil qu’elle aurait fait à un de ses propres enfants.
Une population aussi bien disposée ne pouvait manquer d’accepter les ouvertures au sujet d’un traité, cette question ayant, grâce à la campagne menée par les amis que j’avais laissés à Kong, fait du chemin pendant dix mois.
Dès mon premier séjour on était décidé à traiter ; mais, devant l’hostilité marquée de certaines gens, Karamokho-oulé crut prudent de laisser les esprits s’apaiser. « Quand tu reviendras, disait-il au moment où je partais pour le Mossi, la question sera vite réglée, laisse-moi faire, l’imam et mes amis nous aideront ».