A Ténenguéra habite un arrière-petit-fils de Sékou Ouattara (Massa Gouli) ; il est le fils puîné de Pinetié, qui a quitté le pays et est établi actuellement au nord de Bobo-Dioulasou, chez les Tagouara. Ce parent de Karomokho-oulé n’étant pas levé au moment de notre passage, cela nous épargna une visite et nous permit d’arriver de bonne heure à Mélenda, après avoir traversé le petit village de Gougollo.

A Mélenda réside Dabéla, le frère aîné de Massa-Gouli. C’est chez lui que Bafotigué nous fit descendre. De même que beaucoup de noirs, fils de chef, ce jeune homme se figure que, comme descendant de Sékou, il doit s’abstenir de travailler : aussi vit-il presque dans la misère et ne put nous recevoir que fort modestement.

Mardi 22 janvier. — Dabéla nous dirige sur Bogomadougou, où habite Badioula, huitième petit-fils de Sékou Ouattara. En l’absence de ce chef, parti aux funérailles d’un ami, à Sokolo (route du Gottogo), nous sommes reçus par Sory, son chef de captifs, qui nous donne quelques provisions en ignames et mil, et nous facilite l’achat d’une chèvre au prix de 1750 cauries.

Mercredi 23 janvier. — Kourou, où nous faisons étape, est le dernier village des États de Kong dans cette direction. Au delà on entre dans le pays de Djimini, qui est indépendant. A Bougou, petit village au nord de Kourou, on me fait faire un détour avec le cheval, cet animal étant considéré par ce village comme un tenné (fétiche qui porte malheur).

Pour le pays de Djimini et l’Anno (Mangotou), c’est l’âne qui répand la terreur ; aussi les marchands, quand ils viennent du nord, ne peuvent-ils dépasser Kourou avec les ânes, et quand ils viennent de l’est, de Bondoukou ou de Baoulé, doivent-ils les laisser à Tenko (rive gauche du Comoë).

C’est pour cette raison que nous avons été forcés de nous défaire de l’excellent âne de M. Treich qui aurait pu nous rendre de réels services. N’ayant qu’un cheval pour nous deux, nous faisons nos étapes moitié à pied, moitié à cheval.

A quelque chose malheur est bon : cela nous obligeait à nous refaire un peu à la marche, car bientôt il faudrait aussi nous défaire du cheval. Le sorgho n’est plus cultivé au delà du Djimini, et le climat du pays d’Anno est aussi funeste aux chevaux que celui du Diamman, où j’ai perdu mes deux dernières bêtes. D’autre part, je ne crois pas que, même avec une grosse provision de grain pour les chevaux, on arriverait à traverser la forêt.

Les sentiers qui existent ne sont que des pistes à peine visibles pour des gens exercés ; ils sont difficiles à suivre à cause des nombreux troncs d’arbres tombés en travers ; les lianes ne permettent même pas aux porteurs de passer avec des charges sur la tête ; ils doivent agencer leurs colis en forme de hotte afin de pouvoir se faufiler à travers la brousse, qu’ils ne peuvent franchir le plus souvent qu’accroupis.

Les racines enchevêtrées font saillie sur le sol ; le cheval marcherait avec difficulté, même sans cavalier. Enfin les ravins sont souvent érodés et ont des berges à pic, dans du terrain argileux et détrempé, et il faudrait, comme cela m’est arrivé dans mon itinéraire de Bondoukou à Amenvi, s’arrêter plusieurs fois pendant une étape afin de tailler des rampes d’accès et débroussailler pour livrer passage au cheval. D’autre part, le fourrage fait absolument défaut ; les rares clairières que l’on traverse sont couvertes de chaume clairsemé et aqueux, que les chevaux refusent, et, sous bois, le sol n’est tapissé que de jeunes pousses d’arbres mêlées à des fouillis d’ananas. L’humidité extraordinaire qui règne dans la forêt est également un important facteur avec lequel il faut compter.

Diawé, mon premier domestique, avait quitté Dogofili, son village, y laissant une jeune fille qu’il devait épouser. Ce brave garçon songeait continuellement à s’en retourner, mais par délicatesse il n’osait m’en parler, ayant pris l’engagement de m’accompagner jusqu’à la fin de la campagne. Désirant le récompenser pour le dévouement dont il avait fait preuve pendant toute la durée de nos pérégrinations, une fois arrivés à Kong je lui offris de s’en retourner vers Bammako avec les deux hommes chargés du courrier. Il refusa et ne consentit à me quitter que sûr de me voir en bonne route, de sorte qu’il m’accompagna jusqu’à la frontière des États de Djimini. Là, il fit retour avec Bafotigué, dont le frère devait, sur les instructions de Karamokho-oulé, nous accompagner jusqu’à Ouandarama et nous remettre entre les mains de Péminian.