Comme j’étais mal renseigné et que le guide m’avait fait changer d’itinéraire, je perdis un jour, en faisant des étapes trop courtes. Par suite de ce malentendu, je campai le 1er à Konwi, le 2 à Niamaniondougou, et ce ne fut que le 3 que j’atteignis Kamélinsou, premier village de l’Anno.

Le Djimini m’a paru fort bien peuplé. J’estime la densité de sa population à 12 habitants par kilomètre carré. Elle est composée mi-partie de Kipirri (de race siène-ré), mi-partie de Mandé et de Kalo-Dioula (veï) venus de Diammara. On y cultive surtout le coton, à l’aide duquel on fabrique des étoffes toujours rayées bleu et blanc, d’un bon marché exceptionnel. Ces étoffes sont connues dans toute la boucle du Niger et donnent lieu à un mouvement d’affaires très important pour le Djimini ; elles se vendent presque à aussi bon marché que les cotonnades blanches du Mossi, auxquelles elles font, dans la région de Salaga, une très sérieuse concurrence. Les gens du Djimini s’occupent aussi de la vente du kola blanc, qu’ils vont prendre chez les producteurs mêmes ; ce fruit est cultivé avec succès dans l’Anno, comme nous le verrons plus loin. A l’aide du kola et des cotonnades, ils se procurent du sel et des captifs, qu’ils échangent, dans l’Anno, l’Indénié ou le Baoulé, contre de la poudre et des fusils ; ils alimentent d’armes et de munitions les guerriers d’un Mandé nommé Morou, parti de Sakhala (Ouorodougou), qui ravage depuis quelques années le Tagouano. Je n’ai pu obtenir de renseignements précis sur cet aventurier ni sur le pays qu’il occupe, ce Morou n’ayant pas de résidence fixe et errant dans la région à l’instar des colonnes qui opèrent dans le Gourounsi.

Ce que l’on m’a affirmé, c’est que pour se rendre chez Morou on trouve d’abord une assez grosse rivière, nommée N’do, qui se jetterait dans un fleuve que les noirs appellent Isi et que l’on traverserait également. S’agit-il d’un affluent du Bagoé, ou de ce cours d’eau lui-même, ou bien d’affluents de droite du Comoë ? de la rivière de Dabou, ou même du Lahou ? c’est ce que je me suis demandé bien longtemps.

Pendant mon séjour à Aouabou chez Kommona Gouin j’ai obtenu quelques détails sur cette région et les cours d’eau qui la sillonnent. La rivière Ndo traverse le Diammara, colonie mandé de la famille veï, originaire du Ouorodougou et venue par le Kouroudougou et le Tagouano. Les familles ouattara de Diarawary, chef de village à Kong, et de Domba, chef du Djimini, viennent également du Diammara (qui veut dire « pays des étrangers »). Le Ndo, qui est peu important, se jette dans une grosse rivière nommée Nji et Isi, guéable en été, mais impossible à traverser pendant les hautes eaux ; on m’a dit qu’elle rejoignait la rivière de Mouoso (Grand-Bassam), mais c’est faux. Les indigènes identifient la lagune Ebrié avec le Comoë. Des gens qui connaissent Dabou m’ont affirmé que la rivière de Dabou porte le nom d’Isi ; elle traverse le Tagouano et le Bahouri ou Baoulé, auquel elle a donné un de ses noms, car l’Isi est connue aussi par les Mandé sous le nom de Baoulé.

Le Kouroudougou est arrosé par une rivière encore plus importante que l’Isi et qui porte le nom de Bandamma ; on la dit navigable et on la passe en pirogue presque toute l’année pour se rendre à Kanyenni. Les uns m’ont dit qu’elle recevait l’Isi, d’autres qu’elle rejoignait la mer (?) ; d’autres, enfin, m’ont assuré que c’est un cours d’eau distinct. Dans ce cas-là, ce serait la rivière de Lahou (voir le [chapitre XVI]).

Par suite de la route indirecte que j’ai suivie, je n’ai pu observer à loisir le mouvement commercial entre Kong et l’Anno, les marchands passant généralement par une route plus à l’ouest, celle qui traverse Koumarasou. Je puis cependant dire que l’article le plus importé par cette voie est le beurre de cé des Komono et surtout la ferronnerie de la région Bobo-Dioulasou. Le kola blanc, rapporté en échange, va beaucoup sur Kong, qui l’exporte sur Léra, Niélé et Bobo-Dioulasou ; ce fruit a son débouché plutôt vers l’est, car il s’en évacue de grandes quantités sur Bouna, Boualé, Bondoukou et Salaga, qui fournissent en partie le sel à cette région.

Dimanche 3 février. — Kamélinsou, comme je l’ai dit plus haut, est le village frontière de l’Anno quand on vient du Djimini ; il est habité exclusivement par des Gan-ne, et porte pour cette raison aussi le nom de Gan-nesou. Nous fûmes reçus par un beau vieillard à barbe blanche qui s’empressa de nous faire installer de son mieux, car les cases de ce village sont fort mal entretenues. Les femmes et les jeunes filles se sont toutes crues obligées de nous faire un cadeau, de sorte que le riz, les ignames, bananes, papayes et poulets ne nous ont pas manqué.

Ce village, quoique d’un aspect misérable, a la réputation d’être riche. Beaucoup d’habitants en effet portent comme bijoux des pépites d’or. Ils m’ont aussi paru travailleurs et possèdent des plantations de kolas. Les femmes s’occupaient de la cueillette du fruit et triaient les kolas par grosseurs et par qualités. J’ai vu aussi à Kamélinsou préparer du savon avec le fruit du kobi, qui est assez commun par cette latitude.

Lundi 4 février. — Le chef de Kamélinsou, au lieu de nous faire conduire directement sur Mango (Gouènedakha), nous fit mener à Moroukrou ou Moroudougou, où résident deux chefs parents du roi de l’Anno. Comme ce détour me rapprochait du Comoë, sur lequel je voulais me procurer quelques renseignements, je ne fis aucune observation et me laissai conduire à Moroukrou[47], où nous fûmes bien accueillis par Lendou et Gouami, les chefs de l’endroit.

Le Comoë (rivière d’Akba) a ici plus de 100 mètres de largeur ; il est très fortement encaissé ; actuellement encore, il n’est pas guéable, et les perches ne peuvent servir à manœuvrer les pirogues que sur les rives. Les gens du village viennent y prendre leur eau ; les femmes descendent, pour la puiser, par un sentier presque à pic, qu’elles remontent avec adresse leur potiche sur la tête, ce qui serait presque un tour de force pour des Européennes.