D’après le dire de toutes les personnes que j’ai eu l’occasion d’interroger, le Comoë, dans la partie entre Nabaé à Moroukrou et de ce point à Attakrou[48], n’offrirait pas de difficultés à la navigation en pirogue ; les indigènes n’utilisent pas le fleuve pour leurs communications ; ils donnent comme raison qu’ils ne sont pas experts dans la fabrication des pirogues ; en cela je suis absolument d’accord avec eux : les embarcations que j’ai vues sont toutes grossières, massives et peu maniables ; avec de telles pirogues il ne faut pas songer à naviguer, elles sont tout juste bonnes à traverser la rivière.

En revenant du Comoë, les gens du village nous firent voir l’endroit où les guerriers de l’Anno ont vaincu ceux du Bondoukou, il y a environ soixante ans, sous le règne de Diané, qui, dans cette affaire, tua Sofié, le chef du Bondoukou, un des prédécesseurs d’Ardjoumani.

Femmes puisant de l’eau au Comoë.

Mardi 5 février. — Le lendemain, Gouami nous fit faire étape dans le centre le plus important de l’Anno. S’il existe une question embrouillée pour le voyageur, c’est bien celle de la dénomination de ce marché. Beaucoup de Mandé désignent le centre commercial de la région par Mango, et la région sous le nom de Mangotou (brousse de Mango) ; l’un et l’autre de ces noms sont impropres, car le pays est appelé par ses habitants Anno depuis Kamélinsou jusqu’aux frontières de l’Indénié, et le centre commercial désigné sous le nom de Mango en mandé se nomme ou Groûmania ou Gouènedakha : Groûmania est le nom agni ; Gouènedakha, le nom gan-ne. D’autres appellent aussi Mango Koffésou, quoique ce nom ne se rapporte en réalité qu’à une sorte de faubourg habité par les autochtones.

C’est dans ce faubourg de Koffésou ou Koffikrou (en agni) que l’on nous fit loger. Il n’est éloigné de Groûmania que de quelques centaines de mètres, ce qui me permit d’y aller pendant la grosse chaleur. Des amis que j’y rencontrai me conduisirent chez quelques notables mandé et eurent l’obligeance de me présenter et de me recommander au personnage le plus influent de la ville, à Ahmadou Sakhanokho, dont l’amitié me fut très précieuse lorsque le moment vint de traiter avec le chef de l’Anno.

Groûmania, ou Gouènedakha, ou Mango, ou Koffésou, est composé de trois agglomérations d’habitations.

Au nord, et séparés du village principal, se trouvent deux groupes de cases habités par quelques Gan-ne et quelques gens de race agni ; c’est une espèce de faubourg, nommé Koffésou en mandé ou Koffikrou en agni (Koffi est le nom du chef, et la terminaison dans les deux langues veut dire « maison de »).

Cette ville, irrégulièrement bâtie, comme presque tous les centres de ces régions, est bien située, et entourée de plantations ; on y trouve quelques cocotiers et un ou deux orangers. Groûmania est dans la zone de transition, entre la végétation peu couverte de la région Kong et celle, si dense et si touffue, du bassin inférieur du Comoë. Aux environs, on voit de fort beaux sites, surtout sur les bords du Comoë, près de Siripon et d’Assouadé. En quittant Moroudougou ou Moroukrou, surtout, je fus agréablement surpris en traversant de grandes oasis boisées d’essences rappelant nos hêtres et nos frênes, avec le sol tapissé de petites pousses de toute nuance, produisant un amalgame de tous les verts que l’on puisse rêver.

On ne saurait croire combien une plante ressemblant aux nôtres peut agir sur le moral de ceux qui, depuis longtemps, ont quitté l’Europe : tout se réveille, la patrie vous apparaît, la famille, les amis, le cœur bat fort ; bien que faible, exténué, on se sent revivre ; ces joies sont trop courtes, hélas ! et pendant qu’avec ce brave Treich nous nous laissions aller aux doux rêves du retour, devant nous défilaient, comme pour nous rappeler à la réalité, les troncs dépouillés des arbres à fou, dont l’écorce sert à confectionner les vêtements des Gan-ne et des Agni. De temps en temps, une échappée laissait entrevoir des friches de bananiers, des fouillis d’ananas ou encore une plantation de kolas ; plus loin apparaissaient de petites clairières à peine couvertes d’un chaume rabougri et de quelques termitières avec un gigantesque bombax, dernier survivant d’un village peut-être jadis prospère, mais dont le nom même a échappé aux habitants.