Je ne veux pas quitter Groûmania sans donner au lecteur une idée du mouvement commercial de ce lieu, qui passe pour le plus honnête du monde noir. La loyauté des gens de l’Anno est proverbiale : on peut laisser un colis en souffrance dans un chemin quelconque, il ne sera sûrement pas volé ; l’habitant s’en charge volontiers et le remet consciencieusement à son chef de village, qui jamais n’en disposera et sera toujours prêt à le faire remettre à son destinataire à la première réquisition de ce dernier.
Croquis de Mango.
L’industrie de Groûmania consiste surtout en tissage et teinture. On semble s’être spécialisé à fabriquer l’article si avantageux du Djimini : la cotonnade commune blanche à raies bleues, qui fait une si sérieuse concurrence aux produits similaires blancs du Mossi.
Les Mandé de Kong, de Bouna, de Boualé y importent beaucoup de ferronnerie tirée des pays siène-ré et de la partie nord des États de Kong ; en échange, ils se procurent les tissus dont je viens de parler, ou bien alors le kola blanc. Son abondance et son bon marché excessif lui permettent de supporter trente jours de transport et d’atteindre Bobo-Dioulasou ou Salaga en donnant de très gros bénéfices. Dans les villages du Mangotou (alentours de Groûmania), ce kola ne se paye qu’une caurie pièce ; rendu à Salaga, il se vend en gros 25 cauries, et en détail jusqu’à 40. En échange, on prend généralement, dans ces deux autres centres, du sel, qui se vend à Groûmania un prix exorbitant, les communications avec le littoral du golfe de Guinée étant devenues très difficiles, pour des raisons que nous indiquerons dans la suite de notre relation.
A côté de ce mouvement commercial très actif, l’Anno produit le fou en quantité considérable. Le fou est l’écorce d’un arbre qui atteint de grandes dimensions ; le tronc a l’aspect d’un tronc de hêtre. C’est peut-être le même arbre que Schweinfurth signale dans l’Ouganda, l’Oungoro et chez les Monbouttou. Ce voyageur le nomme rokko. C’est probablement l’Urostigma Kotschyanum. La façon de préparer le fou est bien originale : avant de détacher l’écorce du bois, on la bat avec un maillet allongé couvert d’encoches formant des rainures. Cette première opération a pour but de détacher l’enveloppe extérieure de l’écorce, la partie rugueuse qui constitue, à proprement parler, l’épiderme. Ce travail terminé, l’écorce, qui a un aspect rougeâtre, est battue avec des maillets plats sans encoches, afin de la détacher du tronc ; puis, par une série de battages, on arrive à la rendre tout à fait souple et malléable.
Elle présente alors l’aspect d’un grossier tissu dans le genre des nattes en fibres de palmier tressées sur le littoral, ou des tapa des mers du Sud, mais son épaisseur varie entre 3 et 5 millimètres.
Le prix du fou est proportionné à sa surface : j’en ai vu de 3 à 4 mètres carrés.
On en confectionne presque tous les vêtements, surtout le pagne pour femmes, des sacs, des musettes, des bonnets, etc., que l’on teint soit en rouge brun, soit en bleu indigo. Les petits morceaux, les déchets, sont utilisés comme serviettes. Dans le pays de Kong, personne ne sort sans une bande de fou, avec laquelle on éponge la sueur et on se lave. Les très gros morceaux sont utilisés comme emballage, et servent à l’occasion de stores, de portes, de nattes pour dormir, et le plus souvent à réparer les toits que les intempéries ont endommagés.
Les femmes s’occupent beaucoup d’exploiter les feuilles d’ananas, en confectionnant du fil avec ses fibres. Mis en écheveaux, il est vendu écru ou teint en rouge minium à l’aide du kola, ou en bleu avec l’indigo, ou encore en jaune avec le souaran. Ce fil sert aux musulmans à broder les coussabes, les bonnets, les pantalons. A Bobo-Dioulasou, un écheveau d’une douzaine de fils de 1 mètre coûte près de 500 cauries.