Enfin, une des spécialités des marchands de l’Anno est de fournir les armes et surtout les poudres à petits grains, qu’ils tirent d’Assinie et de Grand-Bassam et qui sont les plus appréciées dans toute la boucle du Niger.
Malheureusement, il y a souvent pénurie, les communications vers la mer laissant toujours à désirer et les pays Sanwi étant surtout trop protectionnistes. On peut dire qu’il est presque impossible aux hommes de l’Anno d’arriver à nos comptoirs. Quand nous leur aurons ouvert une route sûre vers la mer, le chiffre d’affaires de nos compatriotes de la Côte se quintuplera.
Mercredi 6 février. — Koffi refusa absolument de nous introduire auprès de Kommona Gouin ou Cabran Gouin, chef de l’Anno, qui réside à Aouabou. Il faut nous rendre au préalable à Boniadougou, où réside Diamdiane, un chef qui jouit de quelque considération dans la région. J’avais bien peur d’être forcé d’accepter son hospitalité, et de subir de nouveaux retards, mais ce brave homme, en nous voyant, Treich et moi, n’a insisté que mollement. La vue des visages pâles a eu l’air de l’impressionner assez fortement pour ne lui permettre de nous regarder qu’à la dérobée. Après l’avoir salué et pris congé de lui, nous nous dirigeons vers le sud-est sur Aouabou, qui n’est éloigné de Boniadougou que de quelques kilomètres.
Aouabou, résidence du souverain de l’Anno, est un bien misérable village, comprenant une trentaine de cases rectangulaires qui abritent la famille royale et quelques captifs de Kommona Gouin.
Sur une place, devant l’habitation royale, se trouvent deux baobabs entre lesquels est une grosse pierre qui supporte un chaudron en cuivre de 1 m. 20 de diamètre. Il y a bien un mois qu’on me berce de cette douce surprise : « Voir la marmite d’Aouabou, qui est tombée du ciel ».
J’ai beau m’évertuer à l’examiner, jamais je ne pourrai me persuader que je suis en présence d’un aérochaudron : il a bel et bien été fabriqué en Europe et même à une époque qui ne doit pas être reculée de plus de deux cents ans. Quel est l’individu qui a pu avoir la constance de le charrier de la mer ici ? Je l’ignore ; toujours est-il qu’il est là, et qu’il fait et fera encore l’admiration de plus d’une génération. Une pierre en guise de billot qui se trouve à côté indique suffisamment qu’il y a à peine une trentaine d’années, au temps où les mœurs achanti étaient encore en vigueur, la pierre et la marmite servaient de lieu de sacrifice. Actuellement, et depuis que l’islamisme s’est infiltré dans la région par les Mandé, ce chaudron n’a plus que le rôle d’oracle : les sorciers du roi le consultent la nuit quand il y a de graves décisions à prendre.
Il n’est pas étonnant que les gens d’Aouabou considèrent plutôt ce chaudron comme tombé du ciel que fabriqué par des Européens, puisque dans la plupart des pays que j’ai visités on ne nous croit pas assez adroits pour faire des fusils. A peu près partout on regarde l’Européen comme un simple intermédiaire entre le noir et des êtres surnaturels habitant dans les profondeurs de la mer qui, seuls, seraient, aux yeux de ces populations ignorantes, capables de fabriquer un canon de fusil ou des soieries.
Cela tient à une fausse interprétation des ouvrages musulmans qui ont pénétré chez les peuples noirs. On y dit : « De l’autre côté de la mer habitent les blancs ». Le noir ne comprend pas qu’il s’agit d’une distance en largeur, il est persuadé que c’est après avoir traversé une couche d’eau considérable en profondeur, qu’on atteint les pays peuplés de blancs. J’ai déjà eu l’occasion de raconter plus haut que l’on me croyait amphibie. Le seul fait de prendre mon tub une fois par jour et de saisir souvent ce prétexte pour éloigner les êtres gênants qui ne me laissaient pas de répit, faisait dire à ces braves gens que pour moi l’existence n’était possible qu’à la condition de passer une partie de la journée au fond de l’eau dans une grande calebasse en toile.
A Aouabou, Treich et moi, nous fûmes reçus royalement. Nous avons été hébergés et nourris par les soins de Kommona Gouin, qui nous fit donner à plusieurs reprises du mouton, et, quelques jours avant notre départ, un bœuf qu’il envoya prendre dans un de ses villages.
Dès la seconde entrevue, et après lui avoir fait un joli cadeau, auquel il répondit du reste en m’envoyant trois pépites d’or, je crus devoir le pressentir sur l’importance qu’il y avait pour lui à se placer sous notre protectorat — comme venaient de le faire le Bondoukou, les États de Kong et le Djimini. Dans une première réunion, qui ne comprenait que quelques chefs des villages voisins, il me demanda de nouveaux délais afin de pouvoir réunir tous les personnages influents de son pays. Pressé par moi, il fit cependant diligence en expédiant de suite des courriers ; de sorte que je n’eus à séjourner en tout que douze jours à Aouabou. Ces lenteurs me donnèrent le temps d’étudier un peu la région et ses habitants.