L’Anno est habité par trois peuples de races distinctes.
Les plus anciens sont les Gan-ne. Ils semblent n’avoir jamais habité que les épaisses forêts de la région où viennent le kola et le palmier à huile. Leur type est caractérisé par une taille au-dessous de la moyenne, une figure ronde et pleine, une peau d’un brun chocolat. J’en ai vu trop peu pour les esquisser comme je le voudrais ; on n’en rencontre guère que quelques-uns par-ci par-là dans les villages, ou encore dans la forêt, portant des charges de fou, de kolas ou d’amandes de palme.
Aouabou : la demeure royale.
Dans ces forêts épaisses, presque dépourvues de sentiers, on ne peut songer à employer des animaux pour les transports, ils ne pourraient passer : tout transport doit se faire à dos d’hommes, sinon en pirogue.
Du reste le cheval et l’âne ne pourraient y vivre. La végétation est tellement vivace, que les graminées atteindraient hauteur d’homme quelques jours après les semailles. La tige serait gigantesque, mais ne produirait pas de graines ; il faudrait se livrer à des défrichements perpétuels ; les lianes et les jeunes pousses envahiraient les cultures et étoufferaient les graminées. Le sol est tapissé de jeunes pousses d’arbres et de bouquets d’ananas, mais on n’y voit pas un brin d’herbe.
Les lianes sont très nombreuses, les branches enchevêtrées les unes dans les autres ; il est impossible de porter sur la tête, les charges tomberaient à tout instant. C’est pourquoi les Gan-ne organisent leur fardeau en hotte — deux lianes servent de bretelles. De cette façon ils ont les mains libres et peuvent se frayer un passage en écartant les lianes ou en les coupant à l’aide d’un long couteau qu’ils portent toujours à la main. Ces couteaux sont de différents modèles. La lame varie de 35 à 50 centimètres de longueur. Les Gan-ne se servent de cette espèce de sabre d’abatis avec une grande adresse. Quelquefois ils fabriquent une grossière gaine en cuir pour y mettre l’arme, et généralement ils l’ornent de deux ou trois coquilles d’huîtres teintes en rouge, qui proviennent de la Côte.
La coiffure des hommes et des femmes gan-ne est celle des Siène-ré. Les hommes ont la chevelure arrangée de toutes les façons et très souvent ornée de perles et de pierres, de petites cordelettes à nœuds et autres ornements.
Les Gan-ne habitent surtout les confins du Baoulé et semblent s’être retirés devant l’arrivée des migrations agni dans l’Anno. Les Agni de l’Anno ont une origine commune avec les Agni de l’Abron (le Bondoukou méridional), de l’Indénié, du Morénou, de l’Alangoua, du Bettié, du Sahué, du Sanwi (pays de Krinjabo), de l’Akapless, des confins de l’Ahua (Apollonie), et même de ceux qui habitent le cours inférieur de la rivière Bandamma (rivière de Lahou), aux environs de Tiassalé (voir le [chapitre XVI]).
Les Mandé appellent Ton ces gens de race agni ; c’est une appellation impropre : les Ton habitent le Bondoukou central et parlent l’achanti presque pur, tandis que les Agni de l’Anno parlent la même langue que les gens de Krinjabo ; en un mot, ils sont de même famille que les habitants de l’Abron et de l’Assikaso, qu’on nomme Bouanda. Le vrai nom, le nom des indigènes par lequel ils désignent et le peuple et sa langue, c’est Agni.