Je ne me suis expliqué cette façon d’agir que parce que son désir était de nous voir lui faire un second cadeau, pour le chef d’Abé (village situé sur le fleuve), de l’autorité duquel il semble relever.

Lundi 25 février. — J’ai fait donner les cadeaux refusés par le chef à quelques gens du village, qui les acceptent avec reconnaissance. Le chef lui-même, auquel je fais visite le matin de bonne heure avant le départ, ne fait plus allusion à rien, et c’est en nous donnant une bonne poignée de main que nous nous quittons. Une heure après notre départ nous atteignons Benti-Kouassikrou, et à huit heures et demie nous arrivons à Zouépiri, le village suivant étant trop éloigné pour que nous songions à l’atteindre sans exténuer nos porteurs. De ces deux derniers villages partent également deux sentiers sur Abé et le Comoë, pour de là se diriger par Tenkoualan sur Annibilékrou (Assikaso).

Mardi 26 février. — C’est bien curieux : si je n’avais rencontré des gens venant d’Attakrou, je me serais imaginé que les indigènes cherchent à me tromper. Au lieu de faire aujourd’hui, comme les jours précédents, du sud avec un peu d’est, nous passons, dans l’étape d’aujourd’hui, à l’ouest-sud-ouest. J’ai eu le secret de cette anomalie en causant, dans une halte, avec des gens de l’Indénié qui se rendent à Groûmania : ils m’ont expliqué que, la région n’étant pas peuplée du tout par ici, le chemin faisait un grand détour pour gagner Adiouakrou, afin de permettre aux voyageurs de se ravitailler. Le pays est aussi sauvage que plus au nord, mais je n’y ai remarqué aucune trace d’exploitation d’or.

Le chef d’Adiouakrou nous reçoit tant bien que mal et a cependant l’air mécontent du cadeau que nous lui faisons. Treich y ajoute une petite bêtise, une brassée d’étoffe, ce qui nous réconcilie. Tout le monde s’occupe des provisions, car demain il faut coucher dans la brousse, et l’on n’arrivera à Attakrou qu’après-demain dans la journée, en marchant bien.

Mercredi 27 février. — Nous quittons le village à six heures. En route, nous dépassons un endroit où l’on peut bivouaquer et où l’on trouve un peu d’eau ; après y avoir fait une halte de vingt minutes, et vers midi, nous atteignons un autre endroit où l’on campe d’ordinaire, près d’un petit ruisseau qui a un bief contenant un peu d’eau croupie.

Rien n’est plaisant comme l’installation d’un campement quand on est bien portant et d’humeur joyeuse. J’ai toujours éprouvé un certain bonheur à choisir un bon emplacement pour y passer les heures chaudes, puis à en faire préparer un autre pour la nuit. Ici, malgré ma douleur et mon impotence, je me fais organiser une petite retraite à l’ombre d’un edia baca, (arbre à fou). Les lianes me servent à amarrer les couvertures qui doivent me protéger du soleil. En face de moi, de l’autre côté du petit ruisseau sans eau, Boukary nettoie deux emplacements pour la natte de Treich et la mienne, que nous séparons de l’intervalle nécessaire à l’établissement d’un feu de bivouac.

Nous avons déjeuné d’un riz préparé je ne sais trop comment, et le soir, avant de nous coucher, nous avons mangé une boîte de corned beef, de l’igname et du maïs grillé. Une tasse de thé et une cuiller à café d’élixir de la Grande-Chartreuse achèvent de nous donner l’illusion d’un excellent dîner. Je me suis endormi ce jour-là avec une quiétude parfaite sur l’issue de notre voyage. Hélas ! j’étais bien bas. Ce brave Treich m’a avoué depuis que plus d’une fois il s’était relevé la nuit pour sentir si mon cœur battait encore.

Jeudi 28 février. — Dieu, quelle étape ! Nous avons surtout fait du sud. Et que de circuits ! comme cela fatigue ! cette même flore, ces mêmes plantes, ce pays uniforme, mais joli quand même ! Mes porteurs de hamac sont sur les dents, ils n’en peuvent plus, les malheureux. Quelques Gan-ne nous laissent entrevoir que nous n’allons pas tarder à atteindre le fleuve.

A une heure trente-cinq, nous arrivons sur les bords du Comoë. Ma dernière pensée a été de prendre ma boussole, d’y faire une visée en amont et en aval, avant de m’affaisser épuisé, rendant grâce à Dieu de m’avoir laissé les forces nécessaires pour atteindre les pirogues qui devaient nous permettre de regagner la Côte.