A Kapouri, l’attitude du naba se dévoila tout de suite, car, après lui avoir fait un cadeau en étoffe, glaces et couteaux, il me renvoya le tout, disant qu’il n’était pas satisfait. Quand il me vit serrer tranquillement dans ma malle ce que je lui avais offert, il me le redemanda en m’apportant une petite calebasse de mil. Dans la soirée, je crus prudent de l’importuner en lui envoyant demander des provisions par mes hommes ; moi-même je le priai en gourounga de me donner un bœuf ou un mouton.

Le lendemain il me refusa des guides, voulant se faire payer d’avance une couverture et un bonnet. Je crois qu’il m’aurait été facile de conclure un arrangement avec ce naba, malgré toute son exigence ; malheureusement, il ne comprenait pas assez le mossi pour saisir ce que je m’évertuais à lui expliquer, de sorte qu’une partie de la matinée fut employée en pourparlers[2]. Cette situation menaçait même de se prolonger encore, lorsque deux Dagomba, venus d’un petit village voisin nommé Mamourou-iri, s’informèrent auprès de moi du sujet de notre différend.

Ces Dagomba expliquèrent au naba que si la route est longue et difficile, et que si des guides m’accompagnent jusqu’à Pakhé, je ne leur refuserai certainement pas un cadeau. Ils racontèrent qu’ils avaient vu des Européens à Salaga et que jamais un blanc ne paye à l’avance, attendu que les récompenses qu’ils donnent sont toujours proportionnelles aux services rendus.

Mercredi 1er août. — Avec le secours de ces deux braves gens, je réussis à quitter Kapouri vers onze heures du matin, bien heureux d’arriver le soir à Pakhé, car là, me disait-on, tout est fini, le chemin est bon et fréquenté.

Je dus m’arrêter quelques instants à Mamourou-iri pour saluer Mamourou, le vieux chef dagomba, et le remercier de l’intervention de ses deux hommes. Après m’avoir donné environ 1 kilo de mil et sa bénédiction, il me fit accompagner jusqu’à la limite des cultures par un de ses fils.

Pendant que je me hâtais de rejoindre mon convoi, qui avait gagné sur moi une avance de quelques centaines de mètres, surgit à environ 1 kilomètre du village une bande d’hommes armés d’arcs, flèches en main ; l’un d’eux, qui paraissait être le chef de la bande, voulut me faire rebrousser chemin. Je ne comprenais d’abord pas très bien, j’étais fermement convaincu qu’il venait me prévenir que je courais quelque danger si je continuais à m’avancer, lorsque, brusquement, il saisit la bride du cheval de Diawé et essaya de sauter en croupe. Comme je m’apprêtais à faire feu sur lui de mon revolver, cela calma subitement son ardeur hippique, et il se mit à courir avec ses hommes dans la direction du convoi, où j’arrivai avant lui.

Au convoi, mes hommes étaient déjà aux prises avec une autre fraction de la bande ; j’arrivai juste à temps pour empêcher toute hostilité de la part de mon personnel.

Lorsque le chef de la bande nous rejoignit, j’appris de lui qu’il était envoyé par le chef de Pou ou Poukha avec mission de me ramener à ce village pour saluer son chef (lisez : offrir un cadeau), dont je traversais le territoire, disait-il, et que si je continuais à avancer, il pousserait le cri de guerre afin d’attirer à lui d’autres hommes qui étaient aux environs. Comme je connaissais de réputation ce village et son chef, je fis de suite signe à Diawé de filer avec le convoi et signifiai à cet aventurier que s’il nous suivait, ce serait moi qui l’attaquerais.

Cette décision sembla arrêter un instant l’ardeur de ces sauvages, mais, après s’être concertés entre eux, ils revinrent à la charge de plus belle, criant dans le haut de la voix : Hou ! hou ! hou ! (leur cri de guerre) et cherchant à nous devancer ; mais les trois hommes de mon convoi armés de fusils sortirent des rangs et s’apprêtèrent à tirer sur les plus audacieux, qui prirent la fuite et entraînèrent dans leur retraite le reste de la bande. Pendant 3 kilomètres ils continuèrent à nous suivre à une distance de 150 mètres. Bientôt je les perdis complètement de vue. C’est alors qu’apparurent les hommes de Kapouri, qui pendant tout ce temps-là avaient jugé prudent de s’éclipser.

En parlant de Kapouri, le chef avait mis trois hommes à ma disposition, dont deux ont cru prudent de disparaître au moment où nous étions menacés par les bandits de Poukha. Un seul, garçon de vingt à vingt-cinq ans, ne me quittait pas et voulait constamment me forcer à tenir mon ombrelle ouverte. Comme il me fallait veiller et sur mes flancs et sur mes derrières et tenir mes hommes dans la main, je ne pouvais guère songer à me garantir du soleil en ouvrant mon ombrelle. Me voyant résister, ce malheureux, qui marchait avec moi, me suppliait d’ouvrir le parasol. Enfin, comprenant qu’il le considérait comme un fétiche, je crus ne pas devoir lui refuser cette satisfaction. Sa joie fut si grande qu’il courait de la tête à la queue de la petite colonne, dansant et gesticulant. Il est évident que pour ce jeune Gourounga ce n’est ni nos trois fusils ni notre sang-froid qui nous ont sauvés, c’est l’ombrelle qui a mis tout le monde en fuite.