En quittant Iapokourou, on laisse sur la rive gauche l’embarcadère d’Akobakrou, puis, après avoir passé devant Etiapo ou Mbaso (rive droite), on atteint l’embouchure du Mézan. Cette rivière prend sa source dans l’Indénié, aux environs d’Annibilékrou ; elle a été recoupée près de ses sources en 1882-83 par l’Anglais Lonsdale, pendant sa route de retour sur Cape Coast. Treich-Laplène l’a franchie en trois endroits différents en 1887 et en 1888. Son cours est donc à peu près défini. Elle a environ 6 à 8 mètres de largeur près du Comoë et serait navigable pour les pirogues jusqu’en amont de Diangobo, si son lit n’était obstrué par des troncs d’arbres. Elle sert de limite entre l’Alangoua et le Bettié et reçoit sur sa rive droite de nombreux affluents insignifiants, dont les alluvions contiennent beaucoup d’or. Aux environs de Béboum et d’Agirikrou, les indigènes ont des puits à galerie pour l’extraction de l’or, qui est surtout exploité par les Apolloniens.

Après le confluent du Mézan la rivière fait deux coudes très prononcés et reprend sa direction nord-sud à l’extrémité d’une île allongée. Quelques instants après, on atteint Abradine, en face de l’embouchure d’une petite rivière de 4 mètres.

Abradine est situé sur une berge élevée de 6 mètres au-dessus du niveau actuel du Comoë. A l’atterrissage sont amarrées une douzaine de bonnes pirogues de différentes dimensions, servant, les unes au transport des marchandises, les autres à la pêche. C’est ici que nous rencontrons les premières pêcheries sur le fleuve même. Plus en amont, ce ne sont que de petites pêcheries à l’embouchure des ruisseaux, simples barrages en bambou, dans lesquelles sont disposées des nasses.

Le chef d’Abradine se nomme Bourbé, de sorte que son village est aussi désigné sous le nom de Bourbékrou. Nous sommes fort bien accueillis par Bourbé, qui ne nous laisse manquer de rien : volailles, fouto, bananes et vin de palme nous arrivent en abondance.

Mardi 12 mars. — J’ai passé une bien affreuse nuit : cette grande fatigue d’hier ne m’a pas permis de reposer, j’étais très agité, et ce matin en me réveillant je me suis trouvé presque aussi exténué qu’en me couchant hier soir. Pour comble de malheur, les piroguiers ont tout l’air de nous avoir abandonnés. Comme les embarcations étaient gardées par mes Mandé armés de mes deux fusils, ils n’ont pu se sauver de nuit par eau. Une rapide inspection des cases du village me permit de mettre la main sur les pagayes, que je distribuai aux gens de Treich ; ils habitent pour la plupart les environs de la lagune Aby et savent s’en servir. Bourbé, nous voyant décidés coûte que coûte à partir pour Bettié, essaye de rallier les piroguiers, mais ces derniers refusent d’embarquer : ils craignent, disent-ils, que les gens de Bettié ne les retiennent comme otages, leurs concitoyens d’Aniasué ayant laissé des dettes à Bettié. Ne voulant pas perdre un temps précieux, je fais pousser les pirogues au large, et nous voilà partis, laissant nos piroguiers à Abradine.

La descente s’opère plus aisément que nous ne pensions. Nos hommes, qui savent que Bettié est un point important à atteindre, redoublent d’ardeur. Bientôt nous arrivons à Ediéna, point de départ d’un chemin fréquenté sur l’Indénié, et nous doublons la boucle sur laquelle est situé ce village. A partir de ce point, le fleuve, quoique coudé, reprend sa direction nord-sud. Nous franchissons trois barrages constitués par des roches striées verticalement, et atteignons Attiéréby, village dépendant de Bettié et situé sur la rive droite du fleuve. Treich demande de nous arrêter quelques instants afin de serrer la main au chef de ce village, qu’il connaît. Je me range d’autant plus volontiers à son avis que nous pouvons mettre nos pirogues à l’ombre et profiter de cette halte pour manger quelques bananes.

Une demi-heure après, nous nous remettons en route. Le bief est profond, on y fait du chemin, et bientôt nous sommes devant Attrasou et Beniékassikrou. A partir de ce dernier village, le Comoë est obstrué de nombreux îlots, mais laisse cependant, dans le barrage qui les longe, un chenal praticable assez facile. A une heure nous apercevons sur la rive droite les toits de Bettié : nous sommes à cinq étapes de Grand-Bassam ! — et sûrs de trouver ici un fidèle allié.

Mercredi 13 mars. — Il fait bon aujourd’hui se reposer et écrire, les préoccupations sont moindres, je me crois presque au terme de mon voyage.

En arrivant hier, et au moment d’accoster, des gens de Bettié placés sur la rive nous prièrent de ne pas débarquer de suite, et d’attendre un instant, pour donner le temps à Bénié Couamié, le chef de Bettié, de nous recevoir avec le cérémonial qui convient.

Dix minutes ne se sont pas écoulées que le tam-tam résonne, les olifants jettent leurs notes plaintives, des cris partent un peu de tous côtés, et Bénié Couamié paraît au haut de la berge, précédé d’un pavillon tricolore et de sa musique. Il est proprement vêtu et drapé dans un plaid en soie et laine de fabrication européenne. N’ayant pas de cheval, il se sert comme monture d’une sorte de cheval en bois porté à bras par quatre hommes. Après nous avoir souhaité la bienvenue et serré la main, il nous engage à le suivre et nous conduit à son habitation. S’il m’était réservé une surprise, c’est bien celle de trouver ici une construction à l’européenne et installée très confortablement ; cette maison a un étage, et elle comporte des escaliers et des vérandas très bien conditionnés.