Pour donner une idée de l’extension qu’a prise la culture du tabac à Java, nous citons ci-dessous un passage d’un correspondant du Temps, qui ne manquera pas de jeter un jour favorable sur ce que peut devenir une exploitation bien ordonnée :
« En 1865, quelques planteurs de Java conçurent l’idée d’étendre le champ de leurs opérations de culture de tabac à Sumatra. Les trois premières années ne donnèrent pas de grands résultats ; mais, à partir de la quatrième, on passait de 200 balles à 1000, et en 1870 on en produisait 3000 (la balle pèse de 75 à 80 kilos). En 1888 on est arrivé à 140000 balles, représentant 60 millions de francs. En vingt-quatre ans, les ventes à Amsterdam et à Rotterdam produisaient ensemble plus d’un demi-milliard. Le marché des États-Unis, d’abord réfractaire au nouveau produit, en prend annuellement aujourd’hui 40000 balles. »
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Le bandage improvisé confectionné à Aniasué me permettait de rôder un peu aux alentours. Je me promenais à quelques centaines de mètres du village avec mon fusil pour essayer de tirer quelque oiseau. Ma chasse ne fut pas bien brillante : je revins avec un malheureux rat palmiste qui n’était qu’un bien faible appoint pour notre modeste gamelle. J’étais tellement affaibli, que le recul de mon fusil de chasse m’avait, en tirant, jeté à la renverse. Dans de telles conditions physiques je ne pouvais songer à de plus brillants exploits cynégétiques. Pourtant les perroquets gris à queue rouge abondent sur la rive ; il y a des palmiers où l’on trouve trente à quarante de ces oiseaux en train de jacasser et n’ayant pas l’air bien sauvages.
Les nuits dans ces forêts sont plus tristes qu’en pays découvert. Pas d’étoiles visibles, c’est à peine si l’on aperçoit à travers les éclaircies du feuillage quelques pâles rayons de lune. Les moustiques abondent, il est impossible de fermer l’œil sans moustiquaire.
Le profond silence de la nuit n’est troublé que par le murmure continu de quelque chute d’eau et le cri perçant des musaraignes, en chasse dans les cimes élevées des arbres de la forêt. C’est triste, je dirai même presque lugubre. Tout s’en mêle, jusqu’au feu, qui, au lieu de flamber, ne fait que se consumer à cause de la grande humidité dont le bois est imprégné. Je regrette bien des fois le haut pays de Kong et du Mossi avec son soleil, ses beaux clairs de lune et nos gais feux de bivouac.
Lundi 11 mars. — Aujourd’hui nous avons eu une bien pénible journée. Embarqués à cinq heures un quart ce matin, nous ne sommes arrivés à Abradine qu’à trois heures de l’après-midi. Malade et épuisé comme je le suis, ces dix heures de navigation sous un soleil de plomb m’ont exténué. Je ne veux cependant pas m’endormir sans avoir transcrit mes notes de voyage.
A six heures, nous avons franchi le passage de Dabiabosson. Ce passage, amas d’îlots et de roches, est très dangereux ; il comprend de petites chutes et des rapides pendant quelques centaines de mètres. A cet endroit le fleuve fait un coude assez prononcé vers le nord, pour reprendre près de la rivière Bosson-Mutua sa direction nord-sud.
Dans les rapides, un piroguier à l’avant, l’autre à l’arrière, munis de longs bambous, sont en permanence occupés à parer les roches entre lesquelles passe le rapide. Un faux mouvement peut non seulement briser la pirogue, mais dans cette descente vertigineuse, avec la vitesse acquise, on s’écraserait certainement contre les roches. Mais ces gens-là sont très adroits et il ne nous arrive rien de fâcheux. En aval de la rivière Bosson-Mutua nous passons devant le village de Blékoum, rive gauche, et la rivière Affroasué, qui vient, nous dit-on, d’Abengourou. Au delà, le fleuve est parsemé de groupes d’îlots entre lesquels on passe assez facilement, mais à partir de Bouadikadjoukrou commence un barrage presque continu qui prend successivement le nom de passage d’Aouamlan et d’Adiammalan. Ce dernier se termine à Iapokourou (village de la rive droite).
Ces barrages, difficiles en cette saison, sont bien plus dangereux pendant les hautes eaux. Nous trouvons dans les roches qui les constituent quantité de pirogues brisées et suspendues dans toutes les positions. Dans le passage d’Adiammalan j’en ai compté jusqu’à sept, ce qui prouve que pendant une certaine époque de l’année cet endroit doit être très dangereux à franchir, même pour les gens qui connaissent bien la rivière.