Bénié Couamié nous fit un excellent accueil, de nombreux cadeaux en vivres, bananes et viande, et me pria d’accepter une bague en or surmontée de deux petits canons. Il parle d’une façon assez correcte le mandé, que lui ont appris des esclaves et surtout un musulman qui a été son hôte pendant plusieurs années. Sa propre habitation est moins luxueuse que celle qu’il a mise à notre disposition : elle comporte plusieurs cases construites autour d’une cour centrale, à l’instar des habitations des gens du Bondoukou et de l’Anno, décrites plus haut.

Dans l’une d’elles se trouve cette sorte de châssis en bois, découpé en forme de cheval, muni de brancards, sur lequel Bénié se fait porter dans les villages de son domaine quand il ne peut se servir de la voie fluviale comme moyen de locomotion. De même qu’Ardjoumani, chef du Bondoukou, un parasol achève de le rendre tout à fait grotesque sur cette monture plus primitive que le cheval de bois d’un gamin de six ans.

Ceci n’empêche pas Bénié d’être un brave et digne chef, aimant les Français. Son intelligence m’a paru supérieure pour un noir. Ce qui m’a surtout frappé chez lui, c’est qu’il est actif, nerveux, et presque emporté,... tout à fait Français d’allure.

Son village, que l’on nomme aussi Kodjinna, a environ 500 à 600 habitants. Il est situé dans une position qui lui permet d’intercepter à son gré la navigation sur le Comoë. Les roches et les îlots en amont et en aval permettent à des tireurs, même armés de fusils à pierre, d’empêcher qui que ce soit de passer. Bourbé, chef d’Abradine, avait voulu, il y a quelques dizaines d’années, forcer les passes de Bettié, mais Bénié et ses gens lui ont tué beaucoup de monde et fait sa flottille prisonnière.

Depuis ce jour Bourbé a reconnu la suzeraineté de Bénié Couamié, en devenant son plus fidèle allié et ami.

Bourbé se plaît lui-même à raconter ce fait d’armes de son vainqueur.

A Bettié il se fait un grand commerce de sel, provenant des villages agni du littoral entre Grand-Bassam et Assinie ; on y vend aussi des armes, des peaux de singes de toute espèce, de l’or, du gin et des étoffes. L’huile de palme, quoique abondante, ne descend pas à la Côte ; on n’en fabrique que pour les besoins locaux, et le palmier n’est recherché que pour en extraire le vin de palme, qui forme ici, avec le gin, le fond de la boisson.

Jeudi 14 mars. — Cette journée a été bien employée. Nous avons réglé dans un palabre différentes questions politiques en litige avec Bénié. Ce que ce dernier réclame surtout de nous, c’est une protection efficace du fleuve en aval de Bettié ; il se plaint que les gens de Krinjabo établis à Cottokrou, ainsi que le chef de l’Akapless et du Grand-Alépé, entravent les communications, ce qui lui cause un grand préjudice. Le fleuve, qui appartient à tout le monde, n’est pas libre : tout le monde y commande. « Moi-même, ajoute-t-il, je me fais fort de vendre cinquante fois plus de marchandises que je n’en écoule, s’il y avait une autorité réelle qui tienne en respect les populations turbulentes de la rivière. » Bénié Couamié m’a instamment prié d’envoyer une garnison française dans son village ; il en ressent si bien la nécessité qu’il m’a donné à entendre qu’il ferait tout ce qu’il est possible pour faciliter son installation. « Le traité que j’ai signé avec les Français, dit-il, est un sûr garant que votre gouvernement me veut du bien, mais pourquoi ne donne-t-on pas suite au programme qui s’impose, celui de la protection de la rivière et des marchands qui y naviguent ? »

Je n’ai pu qu’approuver le désir de ce brave allié et lui ai promis que je m’emploierais auprès du gouvernement, à ma rentrée en France, pour activer une solution si désirée, et pour lui, et pour ceux qui ont des intérêts dans la rivière.

Quelques heures après notre arrivée à Bettié, les piroguiers d’Aniasué arrivaient avec des pirogues empruntées à Bourbé, chef d’Abradine. Craignant de voir leurs embarcations confisquées, ils avaient cru prudent de nous suivre. Comme nous avions traité à forfait avec eux pour la descente du fleuve et qu’ils n’avaient pas exécuté les conventions de l’accord intervenu entre nous et leur chef, je les fis venir devant Bénié Couamié et Bourbé et défalquai de leur solde acquise une journée de route à l’aller, ce qui leur parut logique ; après leur règlement je demandai à Bénié de les laisser s’en retourner. Avec la somme qui leur fut payée, ils achetèrent du gin, du sel, de la poudre, des armes et des étoffes, et nous quittèrent, heureux de s’en tirer à si bon compte.