Ces différents détails réglés, il fut convenu avec Bénié qu’il nous accompagnerait le lendemain avec ses pirogues jusqu’à Daboisué ; que, de là, nous gagnerions par terre Malamalasso, et que ses pirogues nous conduiraient jusqu’à Annocankrou, faisant partie d’un groupe de villages que les indigènes désignent sous le nom générique de Nzakourou.
Vendredi 15 mars. — Ce matin, nous ne sommes partis que vers neuf heures, par déférence pour Bénié. Il nous était impossible de protester.
Du reste ce brave chef y mettait tellement du sien, que nous ne pouvions réellement lui tenir rigueur du retard que nous éprouvions.
La grosse pirogue de Bénié Couamié, qui peut contenir une trentaine d’hommes, fut mise à l’eau. A l’arrière, amarré à un long bambou de 5 mètres, flottait notre pavillon, celui que Treich avait remis à Bénié en 1887. Bénié s’y embarqua muni de son parasol et y installa la musique de Bettié (4 tam-tams et 3 olifants) ainsi que l’escorte réglementaire, sorte de garde du corps composée de sept ou huit guerriers armés de fusils, qui accompagnent toujours Bénié. D’autres embarcations plus petites nous transportaient, Treich et moi, avec nos bagages et notre personnel.
Dès que l’on a dépassé Bettié, on rencontre une série d’îlots boisés, bordant le fleuve, tant sur sa rive droite que sur sa rive gauche. Une demi-heure après, on atteint le barrage et la chute d’Amenvo.
Cet endroit est difficile et dangereux à franchir. Le fleuve est barré par une série de grosses roches ne laissant qu’un couloir étroit, dans lequel tombe une chute de 3 m. 50 de hauteur. Pour passer les pirogues en descendant le cours d’eau, on décharge les bagages, qui sont portés à dos d’hommes de l’autre côté du barrage, puis les pirogues sont traînées sur les roches et lancées dans le rapide, d’où elles gagnent avec une rapidité vertigineuse l’extrémité d’une île où on les recharge après avoir, au préalable, vidé l’eau dont elles se remplissent dans ce trajet dangereux. Deux hommes munis de perches gouvernent dans la descente et parent les roches avec leurs bambous.
Pour remonter le fleuve, l’opération est un peu plus laborieuse : les pirogues doivent être traînées sur un long parcours rocheux, le rapide étant trop difficile à remonter. Bénié Couamié, que j’ai interrogé, m’a assuré que pendant les hautes eaux il existe un chenal profond et calme entre l’île et la rive gauche, par lequel la navigation se fait absolument sans danger.
Du barrage d’Amenvo à Daboisué la navigation n’offre que des difficultés bien faciles à vaincre : ce sont trois hauts-fonds de gravier sur lesquels ne subsiste que peu d’eau. Pour nous les faire franchir, les piroguiers se mettent à l’eau et tirent les pirogues, et une série de vigoureux efforts en ont raison. A Akouakourou, petit village de la rive droite, les difficultés cessent ; bientôt on atteint Kokourou, rive droite, et ensuite Daboisué, sur la rive gauche d’un ruisseau qui a donné son nom au village.
Les gens de Daboisué, auxquels nous avions été recommandés et qui nous attendaient, avaient préparé des provisions et nettoyé quelques cases pour nous permettre de passer confortablement l’après-midi et la nuit. Accra, le digne cuisinier de Treich, nous prépara un festin composé de plusieurs plats dont le menu nous a bien amusés. Par moments, il avait du talent et savait vous nourrir avec bien peu de chose. Ce jour-là, n’ayant que du foie de bœuf et des bananes, il nous servit successivement du foie en brochettes, rôti, sauté, et des bananes frites : cela nous faisait quatre plats bien variés, comme on le voit.
Samedi 16 mars. — De Daboisué à Toria, petit village situé à 5 ou 6 kilomètres en aval, on peut profiter du fleuve pour voyager ; mais à partir de Toria la navigation du Comoë est interrompue jusqu’à Malamalasso. Bénié et les indigènes que j’ai interrogés m’ont dit que sur tout son parcours le fleuve s’était frayé un chemin sinueux à travers des couloirs de roches situées si près les unes des autres, qu’aucune pirogue, même de petites dimensions, ne peut les franchir. Je regrette bien de n’avoir pas eu assez de vigueur pour aller visiter ce chaos, d’autant plus que Bénié s’offrait pour m’accompagner. Treich était également trop souffrant pour entreprendre cette exploration, de sorte qu’à notre grand regret nous ne rapportons rien de précis sur cette partie du fleuve.