Au petit jour, ce sont des centaines de singes qui voyagent dans les cimes des arbres en poussant des aboiements et en faisant dégringoler les branches mortes sur leur passage.

Quand on peut alterner les étapes en pirogue avec celles à pied à travers la forêt, on y trouve un charme tout particulier. L’Européen, tout en aimant les sensations violentes, tient surtout à voir le jour, et les rares blancs qui ont voyagé pendant plusieurs jours de suite en forêt n’ont jamais manqué de saluer les rayons du soleil avec un enthousiasme qu’il est facile de concevoir.

Dimanche 17 mars. — Il a plu une partie de la nuit, les feux sont éteints, et ce matin nous avons eu toutes les peines du monde à nous réchauffer. En raison de ce vilain temps, nous ne nous mettons en route qu’à huit heures. Comme je me sens un peu plus vigoureux, je vais essayer de faire l’étape à pied, autant pour me réchauffer que pour ne pas être trempé par l’eau qui imprègne le feuillage et qui tombe à chaque heurt du hamac contre les lianes et les troncs d’arbres. Le chemin est passable jusqu’à la petite rivière Zanda, que l’on atteint après avoir traversé trois autres ruisseaux. Cette rivière Zanda serpente à l’infini et suit la même dépression que le sentier, qui la traverse onze fois. En cette saison on peut la franchir en sautant : elle n’a pas plus de 1 m. 50 à 2 mètres de largeur, et sa profondeur n’est que de 20 à 50 centimètres.

En arrivant près de son origine, on atteint quelques bourrelets rocheux, terrains de grès mêlés de quartz, qui s’étendent perpendiculairement au cours du Comoë. Ce sont certainement ces arêtes qu’il franchit et qui rendent la navigation en pirogue impossible sur ce parcours.

Quelques-unes de ces petites collines sont à pentes très raides, ou du moins elles m’ont paru telles à cause de la grande fatigue que j’éprouvais ; aussi, un peu au delà du Zanda, je dus me résigner à reprendre le hamac. La pluie, qui tombait de nouveau, m’avait traversé, j’étais mouillé jusqu’aux os ; il fallut m’arrêter pour changer de linge en pleine forêt, car je commençais à sentir le froid me gagner.

Enfin, vers midi, après avoir franchi un dernier ruisseau, nous avons gravi une petite croupe au sommet de laquelle on débouche comme par enchantement sur Malamalasso et le Comoë.

Chutes d’Amenvo.

De ce point on jouit d’une vue splendide. Le village, qui n’est en quelque sorte qu’un point occupé par deux ou trois familles de gens dévoués à Bénié Couamié, est bâti en amphithéâtre sur le fleuve. Le coup d’œil est ravissant. N’était la grande quantité de palmiers, les couronnes des bananiers et surtout les troncs élancés d’arbres qui atteignent des hauteurs prodigieuses, on se croirait presque en face d’un paysage des bords de la Meuse, entre Mézières et Givet. Les berges mamelonnées sont presque des collines. Leur pied, qui vient mourir sur la rivière, est formé de gros blocs de roche, placés par la nature symétriquement dans quelques endroits, jetés pêle-mêle et au hasard dans d’autres. De gentils ruisseaux, simples filets d’eau, viennent tomber en cascades dans le fleuve à quelque distance du village.

Bénié, là aussi, a une habitation à l’européenne, mais elle ne comporte qu’une seule chambre au rez-de-chaussée et un grenier dans lequel sont serrées quelques marchandises, et surtout des caisses vides qui nous servent à installer un lit de camp pour nous mettre à l’abri de l’humidité. La porte est munie d’une serrure, et les fenêtres sont closes par des volets conditionnés comme en Europe.