Lundi 18 mars. — L’intendant de Bénié, qui habite Malamalasso, s’occupe aujourd’hui de nous trouver des pirogues et les gens nécessaires à leur armement. Le départ ne doit s’effectuer que demain. Bénié, du reste, doit envoyer ses instructions en même temps que des pagayeurs. Ces gens-là arrivent en effet dans la soirée et se mettent à notre disposition. Au même moment nous entendons notre personnel faire une véritable manifestation à Baoto, l’interprète de la factorerie Verdier de Grand-Bassam, qui vient d’accoster avec sa pirogue.

Notre arrivée prochaine ayant été signalée à la Côte, autant par les marchands que par les courriers que Treich avait successivement envoyés de Kong et d’Attakrou, nos compatriotes avaient cru bien faire en nous envoyant leur homme de confiance en même temps que de nouvelles provisions.

Baoto est un jeune homme fort aimable, bien élevé pour un noir et sachant parler correctement le français. Il était vêtu d’un immaculé complet en coutil blanc et coiffé d’un élégant panama ; dans un tel accoutrement il avait l’air, comparativement à nous, d’un riche planteur nous ayant à son service. En remontant le fleuve, il avait prévenu les villages de notre prochain passage et obtenu d’eux que l’on mît partout des pirogues à notre disposition.

Mardi 19 mars. — Nous avons peu dormi la nuit dernière, mon compagnon et moi, agités par la joie que nous causait notre prochaine arrivée à Alépé, où Baoto avait laissé le Diamant, chaloupe à vapeur de l’État, qui venait au-devant de nous, expédiée à notre rencontre par le résident de France à Grand-Bassam. Ne pouvant dormir, nous avons bu quelques verres de vin chaud et mangé des biscuits jusque vers une heure du matin.

A cinq heures nous étions sur pied et en plein dans nos préparatifs de départ. A cinq heures et demie nos trois pirogues poussaient au large. La navigation par ici est facile ; les barrages sont aisés et comportent chacun au moins un chenal bien praticable.

Le paysage est à peu près semblable à celui de l’Alangoua, mais plus mamelonné, et aussi plus riant. Les berges sont constituées par des collines de 30 à 40 mètres de hauteur ; elles sont bien boisées ; les palmiers à huile abondent. Aux abords des villages il y a quelques défrichements, des champs de manioc et des bananeraies. Le cocotier, qui plus au nord n’existe qu’à l’état de curiosité[54], se multiplie devant tous les villages, et près des embarcadères il y en a de nombreuses touffes. Les habitants possèdent plus de pirogues que dans l’Indénié, et tous les villages semblent se livrer avec ardeur à la pêche.

Les oiseaux les plus répandus dans cette partie de la rivière sont : le perroquet gris à queue rouge, les toucans de toutes les variétés et un oiseau au plumage métallique que l’on nomme tourako.

Nous passons de bonne heure devant Aboisou et Eloubou, deux villages de la rive gauche, ainsi que devant deux villages abandonnés, abris pour pêcheurs et lieux de culture, que Baoto qualifie avec emphase du titre pompeux de petites maisons de campagne. A neuf heures nous atteignons Annocankrou, village faisant partie d’un groupe de lieux habités, connu sous le nom de Nzakourou, où quelques-uns de nos hommes sont arrivés depuis la veille avec une pirogue et en ont fait préparer d’autres, car deux de nos embarcations doivent ici faire retour sur Malamalasso.

Après avoir déjeuné d’une boîte de sardines et d’une boîte de corned-beef apportées de Grand-Bassam par Baoto, nous repartons, accompagnés du chef d’Annocankrou, qui se charge de nous conduire avec des pirogues jusqu’à Cottokrou.

La navigation est toujours très facile ; le bief est profond : en trois heures (de 11 heures à 1 heure) nous atteignons Cottokrou. Les habitants de Nzakourou, Aloso, Tafesso, Akotoune et Kandakari nous saluent au passage. Quelques hommes de l’escorte de Treich y trouvent des gens de connaissance. Tout nous fait augurer que nous ferons du chemin aujourd’hui.