« Faute avouée est à moitié pardonnée », se disent-ils, et puis on est très philosophe. Les chefs appelés à juger n’incriminent que le séducteur. Comme me le disait Cadia, l’interprète de Treich, « si les hommes ne faisaient pas la cour aux femmes, elles resteraient honnêtes ». Chez les Agni la femme est souvent considérée comme inconsciente.
Si le mari ne réclame pas souvent le divorce, il n’en est pas de même de la femme. Dans ce cas, la somme payée aux parents de la mariée au moment du mariage est perdue pour l’homme, moins 4 acké (24 francs) que la famille rembourse.
L’adultère pour les hommes est sévèrement puni dans les familles royales. On raconte que la princesse Elua, sœur d’Amatifou, qui a encore sa cour à Krinjabo, ayant surpris son mari en adultère, fit exécuter la femme et circoncire son mari, ce qui, chez les Agni, est le plus grand affront que l’on puisse faire à un homme.
En quittant Cottokrou, le Comoë est obstrué par un nombre considérable d’îlots de toutes dimensions, reliés entre eux par une série de barrages, ou plutôt par un barrage continu avec petits rapides s’étendant au delà d’Attrasou.
A partir de ce village, et après avoir navigué dans une quantité de pêcheries, on prend le long de la rive droite un chenal d’une dizaine de mètres de largeur et d’environ 1 kilomètre de longueur, qui constitue un rapide très dangereux. Les pirogues descendent avec une vitesse vertigineuse, on embarque des paquets d’eau, encore bien heureux de ne pas chavirer ou de n’être pas lancé contre les roches.
De l’autre côté de ce rapide se trouve une série d’îles devant lesquelles s’élève un gros village nommé Cassi-Amonkrou, que les indigènes nous signalent en passant.
Ce rapide nous mène devant Yacassé, où nous rencontrons le premier représentant officiel du royaume de Krinjabo. C’est un porte-canne d’Aka-Simadou ; il est sur la rive, précédé d’un homme portant un pavillon français ; lui-même, en signe d’autorité, tient à la main une canne de 1 m. 50, munie d’une pomme comme celle des tambours-majors ; cette canne est recouverte d’une bande de papier d’argent ou d’étain.
Après les politesses d’usage, nous recommandons à ce fonctionnaire les piroguiers de Cottokrou qui doivent nous accompagner. Il nous promet de ne pas entraver leur retour, ce qui les décide à continuer la route. Je croyais les incidents terminés, lorsque vers six heures du soir — trois quarts d’heure après avoir quitté Yacassé — les piroguiers veulent à toute force gagner la rive et refusent de nous conduire plus loin. Devant Kouassikourikourou, l’obstination augmente ; décidé à ne pas tolérer une semblable mutinerie, je prends un de mes fusils Beaumont et menace de tirer sur le premier qui manifeste l’intention d’atterrir : cela les décide à continuer.
Vers six heures et demie il fait nuit noire. Les pirogues se trouvant prises dans les pêcheries, nos hommes doivent y faire des passes à coups de sabre et à coups de hache, puis nous atteignons un profond bief où il y a de nombreux hippopotames ; à chaque instant un de ces monstres surgissait de l’eau à côté de notre embarcation. Nous avons failli chavirer vingt fois. C’est peut-être le moment le plus dangereux que nous ayons eu à passer dans notre descente. Si un de ces pachydermes, en nageant ou en plongeant, nous avait chavirés, nous étions sûrement noyés, Treich et moi, n’ayant pas la force nécessaire pour gagner la rive à la nage. L’obscurité était si profonde qu’on ne distinguait rien ni devant soi, ni autour de soi, les berges étaient invisibles. Il nous aurait été impossible de savoir dans quelle direction il fallait nager. En prévision d’un semblable accident, et pour sauver mes documents, j’avais fait un ballot de mes rouleaux en fer-blanc, contenant mes cartes, levés et journal de marche, enveloppé le tout dans une moleskine, et amarré soigneusement ce précieux paquet à l’aide de cordes à ma pirogue. C’était un terrible moment à passer, pendant lequel les âmes les mieux trempées se livrent à d’anxieuses réflexions.
Vers sept heures et demie nous n’entendions plus les autres pirogues ; on avait beau se héler, on s’était distancé sans s’en apercevoir. Au loin, dans cette affreuse nuit, on percevait le son d’un tam-tam, et vers huit heures un de nos hommes, ayant cru reconnaître les berges, nous affirma que nous n’allions pas tarder à atteindre Pétépré.