Deux matelas installés dans le rouf nous permirent de passer une bonne nuit. Hélas ! nous l’avions bien gagné. Ceux-là seuls qui ont voyagé en pirogue peuvent se représenter ce qu’est une navigation ininterrompue d’une dizaine de jours et une dernière étape de vingt heures, dont dix sous le soleil dans une frêle embarcation comme la nôtre.

Nos hommes, après avoir amarré les pirogues le long du bord à l’aide de faux-bras, allèrent coucher à terre, au village de Petit-Alépé, en se servant du youyou du bord pour s’y rendre.

Mercredi 20 mars. — Au lendemain de cet heureux jour succéda la descente sur Grand-Bassam.

Le Diamant est une belle chaloupe à vapeur non pontée, comprenant un équipage de 4 blancs et 8 ou 10 laptots sénégalais ; elle a un toit autour duquel, pour la nuit, on borde un rideau en toile afin de mettre l’équipage à l’abri de l’humidité. Le premier maître, commandant du bord, a un rouf sur l’arrière. L’armement du Diamant consiste en un hotchkiss. Les hommes sont tous armés de kropatscheks.

Ce petit bâtiment file environ 6 à 7 nœuds à l’heure et gouverne très bien. Installé à l’avant avec ma boussole, en compagnie du pilote, ce n’est pas sans une certaine satisfaction que je me disais : « Enfin j’en suis à mon dernier topo ».

La navigation est facile, il n’y a que quelques précautions à prendre en quittant Alépé, à cause d’un banc de roches qui se termine par le travers de Sibadou, et où l’on voit encore l’épave de l’aviso l’Ebrié, qui s’y est perdu il y a une trentaine d’années et où se sont jadis échoués le Serpent et le Guet-N’dar, deux avisos qui ont une belle page dans la conquête de ces pays. A partir de ce point, le Diamant, qui cale un peu plus de 1 mètre, chargé comme il l’était, peut naviguer sans danger : le fleuve a partout environ 200 mètres de largeur et il y a du fond. Les rives sont bien peuplées ; les villages, très grands, se touchent presque. Nous stoppons devant Abokayébi, afin de permettre à Baoto de faire dans un palabre restituer des marchandises volées à un homme de Grand-Bassam, puis de là nous allons faire de l’eau douce au village d’Ono, à l’entrée de la lagune qui porte ce nom.

A partir d’Ono, les villages se trouvent sur la rive gauche, qui est plus élevée et moins marécageuse. Le plus important d’entre eux est Impérié. Ce village est sous l’autorité d’Amangoua, sorte d’aventurier originaire de l’Akapless, qui pille de temps à autre la rivière. Comme Bénié Couamié, ce seigneur a une belle maison à un étage, bâtie à l’européenne. Le passage de la canonnière a dû quelque peu le troubler : on ne voit personne sur la plage. Ces gens-là, qui tous ont quelque acte de brigandage à se reprocher, ont cru prudent de s’éloigner à notre approche ; sous des cocotiers se trouvent bien une vingtaine de chargements de pirogues, consistant en sel, poudre et gin, mais d’habitants, on n’en voit aucun.

Au delà d’Impérié se trouvent Yaou, puis l’embouchure de la rivière ou lagune Kodiouboué, dont l’entrée, comme celle d’Ono, est barrée par des troncs d’arbres charriés par les eaux.

Impérié et Yaou ont toujours été des centres turbulents, dont les chefs, agissant soit pour leur propre compte, soit pour le chef de l’Akapless, qui réside à Bounoua, dans l’intérieur, fermaient complètement le Comoë aux transactions. A plusieurs reprises il fallut châtier ces villages. En 1849, l’amiral Bouet-Willaumez, avec 250 marins et laptots, tirés de la Pénélope, du Caïman et de l’Adour, infligea une sérieuse défaite à Aka, l’ancien chef de l’Akapless[55], et plus récemment on a encore dû châtier Impérié. Depuis quelques années, de nouveaux traités conclus avec le roi de Bounoua ont assuré une paix qui n’est troublée de temps à autre que par des rapines exercées par Amangoua, chef d’Impérié.

Vers midi nous atteignons l’entrée de la lagune d’Ébrié, et nous passons presque à raser terre devant Mouosou (Grand-Bassam village) ou Blé ; le chef nous fait force salutations avec son pavillon. Quoique encore éloigné des factoreries, je me tenais à l’avant, en vigie, guettant la mer ; enfin, vers une heure, je vis par le travers les lames déferler sur la plage et notre cher pavillon national flotter au-dessus de la factorerie Verdier.