Quelques semaines après, ce devait être le Sénégal, la France et Paris !

Le Diamant, tout fier de nous ramener, avait pris un air de fête et arboré un beau pavillon neuf, en arrivant au mouillage. En moins de temps qu’il n’en fallut pour accoster, prévenus par le sifflet, les trois employés de la factorerie Verdier, M. Bidaud, l’agent principal, en tête, vinrent nous prendre à bord. Quelle fête pour nous et pour eux ! car nos braves compatriotes paraissaient aussi heureux que nous de nous voir arriver. On mit tout à notre disposition : logement confortable, nourriture exquise, journaux, lettres qui nous attendaient, je ne sais plus, j’étais si heureux sur le moment, que je ne me souviens plus bien.

M. Bidaud est capitaine au long cours. Après avoir conduit plusieurs bateaux à Grand-Bassam pour le compte de M. Verdier, l’armateur et négociant si désintéressé qui envoya M. Treich à ma rencontre, il devint agent principal des factoreries Verdier à Grand-Bassam et Assinie. Au moment où nous arrivions, il remplissait les fonctions de résident de France à la Côte de l’Or. C’est un de ces braves modestes, ayant comme titre une carrière toute d’abnégation. Je me liai de suite d’amitié avec lui. Aujourd’hui surtout je me rappelle avec bonheur nos conversations sur le banc de quart de la terrasse de la factorerie, et ses théories pleines de bon sens sur l’avenir et la politique des pays qu’il administrait de son mieux, avec les modestes moyens mis à sa disposition par la métropole.

M. Bidaud.

Et comme il me soignait et prévenait mes moindres désirs ! Je me rappellerai toujours avec quelle prudence il modérait mon appétit, qui était devenu de la voracité ; son gros rire quand il me traitait de naufragé de la Méduse, et qu’il me prévenait que progressivement seulement, il me tolérerait les plats réputés indigestes.

Qu’il reçoive ici l’expression de ma bien sincère reconnaissance pour tout ce qu’il a fait pour moi, tant en son nom qu’au nom du brave Français qu’il représentait, M. Verdier.

En arrivant, je télégraphiai de suite au gouverneur du Sénégal notre arrivée, et le surlendemain je recevais la dépêche suivante :

« Gouverneur Sénégal à Résident Grand-Bassam. Gouvernement me charge transmettre félicitations pour succès mission à Binger et Treich. »

En arrivant ici, mes quatre indigènes mandé qui me restaient, avec Arba, femme gourounga mariée à Mamourou, un de mes hommes, vinrent me remercier de les avoir conduits à la mer. « Ce que tu nous disais depuis si longtemps était vrai. Les blancs n’ont qu’une parole. Tu nous avais dit que tu nous mènerais à la mer, et nous nous en éloignions tous les jours puisqu’elle est à Saint-Louis et que nous allions vers le soleil levant, mais tu en sais plus long que nous, et ce que tu disais était vrai, à moins que toute la terre ne se soit retournée. — Dieu est grand et toi tu sais beaucoup de choses. — La mer, nous n’y connaissons rien, puisque nous ne l’avions jamais vue, mais puisque tu nous dis que nous ne sommes qu’à dix jours de Saint-Louis, nous embarquerons avec confiance avec toi. Tu es notre père et notre mère, et nous sommes heureux que tu ne sois pas mort en route. »