Ces braves gens, durant notre séjour à Grand-Bassam, passaient leur temps accroupis sur la plage à regarder la mer déferler, ne pouvant s’expliquer ce phénomène. Probablement ces gens simples, étonnés eux-mêmes du voyage qu’ils ont fait, pensent avoir été le jouet d’un être surnaturel dont j’ai été en quelque sorte l’instrument. En cela, ils n’ont pas tout à fait tort. Dans leur simplicité, mes braves noirs, qui ont autant souffert que moi, se rendent bien compte que de telles tribulations surmontées ne sont pas dues exclusivement au hasard, à l’intelligence et au savoir : comme moi, ils pensent que le Tout-Puissant nous a aidés à surmonter tous les obstacles.
Mon personnel m’a rendu bien des services. Quand j’ai pris ces noirs, ils n’étaient même pas dégrossis ; en rentrant, ces pauvres gens étaient presque civilisés. A la fin, ils savaient tous bien tirer et étaient devenus des chasseurs émérites.
En route ils avaient pris le goût du commerce. Au lieu de leur donner comme argent de poche des cauries, je leur abandonnais quelques marchandises, et c’était à qui d’entre eux en tirerait le meilleur parti. J’ai raconté plus haut une histoire bien simple à propos de cadenas, je pourrais en ajouter bien d’autres et faire certainement rire en racontant comment ils exploitaient les autres nègres en leur vendant des gris-gris pour la chasse, contre les voleurs, etc. Quand j’aurai ajouté qu’ils se créaient des ressources en fabricant de la vannerie, des bobines à filer le coton, et d’autres menus objets, et qu’à Salaga ils m’ont recouvert une ombrelle aussi bien que le ferait un marchand de parapluies, j’aurai tout dit. Si jamais j’ai l’occasion de les revoir, ce n’est pas en domestiques que je les traiterai, je leur donnerai une bien cordiale poignée de main d’ami dévoué.
CHAPITRE XVI
Arrivée de l’aviso l’Ardent. — Détails sur Grand-Bassam. — La barre. — Les piroguiers. — L’embouchure du Comoë et les mouillages. — L’Akapless. — Le Sanwi et la rivière Bia. — La lagune Aby. — Krinjabo. — Le Tanoé ou Tendo. — L’Ahua ou Apollonie. — Départ pour la lagune Ebrié. — Abra. — L’Ebrié. — Abidjean et les pêcheries. — Rivière Ascension. — Arrivée à Dabou. — Visite au poste et au jardin. — Rivière Isi. — Les Bouboury. — Le Bandamma ou Lahou. — Renseignements sur la côte de Krou et sur les peuples de l’intérieur. — Le Baoulé, l’Attié, le Morénou. — Départ de Dabou, les Jack-Jack. — Petit Bassam. — Treich est gravement malade. — Retour à la factorerie. — Nous sommes nommés chevaliers de la Légion d’honneur. — Nous nous embarquons sur la Nubia. — Retour en France.
Délivré de tout souci, heureux d’avoir accompli consciencieusement ma mission, je ne tardai pas à reprendre rapidement des forces. Mon mal dans l’aine disparut comme par enchantement.
Peu de jours après notre arrivée, l’aviso de l’État l’Ardent vint mouiller devant Grand-Bassam pour procéder à la relève des hommes libérables du Diamant ; je comptais profiter de l’aimable offre du commandant Delalande, qui m’invitait à prendre passage à son bord, lorsque, par dépêche, cet aviso reçut l’ordre de se rendre à El-Mina, pour y prendre à sa remorque le Goéland, avarié.
Aucun paquebot français ni anglais ne devant passer à Grand-Bassam avant une dizaine de jours, je profitai du temps qui me restait pour mettre mes notes à jour et consigner les renseignements que j’ai pu recueillir sur Grand-Bassam et la Côte de l’Or française.
★
★ ★