Je suis bien heureux d’avoir eu la bonne fortune, grâce à l’extrême obligeance des agents de la maison Verdier, de faire connaissance avec les pays si peu connus de la lagune. A cette satisfaction venait s’ajouter le double bonheur de nous savoir, mon compagnon et moi, nommés chevaliers de la Légion d’honneur.
La dépêche était ainsi conçue :
« Gouverneur Sénégal à Résident Grand-Bassam.
« Suis heureux vous annoncer que par décret du 1er avril Binger et Treich sont chevaliers de la Légion d’honneur. »
Ce brave Treich, malheureusement, n’eut pas la satisfaction de toaster avec nous : une heure après notre rentrée à la factorerie, il avait dû s’aliter, pris par un violent accès de fièvre bilieuse hématurique qui mettait sa vie sérieusement en danger. Pendant huit jours mon pauvre ami était entre la vie et la mort et aucun paquebot n’était signalé. Enfin le 4 avril le câble annonça le prochain passage de la Nubia, de l’African Steam navigation Company, et le dimanche 7 nous eûmes non seulement la bonne fortune de voir le vapeur au mouillage, mais encore d’avoir une mer qui, sans être bonne, nous permettait d’espérer de passer la barre avec des chances de ne pas chavirer.
Treich, installé dans une baleinière, soutenu par deux Kroumen, était sans connaissance ; je pris place à côté de lui. Une autre baleinière portait mes quatre fidèles compagnons de route noirs avec Arba, une des femmes gourounga, mariée à Mamourou.
Un jeune Apollonien, né à la factorerie Verdier, avait désiré prendre place dans ma baleinière. Ce garçon m’avait pris en affection et tenait à faire fétiche pour notre heureuse traversée. Placé à l’avant, il écartait les bras en prononçant quelques paroles à l’approche des lames qui enlevaient notre embarcation. La Providence était avec nous. Cinq minutes après, nous étions hors de danger.
Treich était dans un tel état de faiblesse qu’on le hissa à bord à l’aide d’un tonneau sans qu’il eût connaissance de son embarquement.
En arrivant à bord, nous avions bien piteuse mine ; mon compagnon était à moitié mort et mon costume n’était pas brillant : je portais un veston en coutil et un pantalon taillé et cousu à Kong. Les passagers, intrigués, nous regardaient d’un air de pitié.
L’isolement m’avait rendu peu communicatif. Du reste, à peu près tout le monde à bord était anglais ; seule une jeune dame désireuse de savoir qui nous étions, mon compagnon et moi, m’adressa la parole en français.