Nous n’avons pas voulu quitter Dabou sans parler de l’intéressante peuplade des Jack-Jack, qui habitent en face de Dabou sur l’étroite langue de terre qui sépare la lagune de la mer. Mon brave camarade Treich est excessivement fatigué ; il a une forte fièvre depuis que nous sommes à Dabou ; il nous paraît dangereux, à M. Bidaud et à moi, d’aller accoster en face chez les Jack-Jack. Nous faisons donc retour en côtoyant la rive gauche de la lagune sans accoster aux villages jack-jack, à mon grand regret. Nous allons cependant consigner les renseignements que nous avons eus sur eux.
Ce peuple se nomme Aradian. Jack-Jack n’est qu’un surnom donné par les Européens. Leur pays commence à l’ouest à Morphi et se termine dans l’est un peu au delà d’Afougou (Half-Ivory Town).
Chaque village de la plage a un port ou village correspondant sur la lagune. Les atterrissages de la lagune les plus fréquentés sont : Alindja-Badou, qui est le port intérieur d’Alindja ou Grand-Jack. Abra est le port sur la lagune d’Amaqoua ou Half-Jack. Il est séparé d’Abra par une petite lagune guéable que le chemin traverse. C’est Half-Jack (Amoqoua) qui semble être le village le plus important situé sur la côte entre la rivière Lahou et Grand-Bassam ; on y trouve des maisons à l’européenne, habitées par les principaux commerçants jack-jack.
Au début de notre occupation de la Côte, ce peuple voyait d’un très mauvais œil notre établissement dans ces régions, mais actuellement il se rend très bien compte que notre influence lui assure une grande sécurité dans son commerce avec l’intérieur ; il existe toujours un grand mouvement, surtout avec Dabou. Les pirogues dont les Jack-Jack se servent sont de petites dimensions ; ils naviguent volontiers à la voile, qu’ils manœuvrent très adroitement, d’autant plus qu’il y a une assez grosse houle dans la lagune et qu’on sent toujours une bonne brise du large aux environs de Dabou.
Les Jack-Jack font un commerce considérable d’huile et d’amandes de palme ; ils en chargent annuellement sur une trentaine de navires à voiles, tous anglais. C’est un peuple très actif et très commerçant ; ils trafiquent sans l’intermédiaire de nos négociants français et font venir directement leurs marchandises d’Angleterre, par l’intermédiaire des capitaines de bateau. On évalue à une dizaine de millions le chiffre d’affaires qu’ils traitent annuellement, tant à l’importation qu’à l’exportation.
Ce sont les Jack-Jack qui alimentent le sud du Ouorodougou, le Kouroudougou et le Tagouano, en armes et en poudre, et Tiassalé, Toupa, Tiakba, Dabou et Débrimou semblent être les escales où résident leurs courtiers qui font les transactions avec les gens de l’intérieur, car les Jack-Jack ne voyagent pas.
Dans cette tribu, qui parle un dialecte à part, presque tout le monde sait parler anglais, quoique les capitaines anglais ne descendent que bien rarement à terre.
Quelques Jack-Jack ont fixé leur résidence près des factoreries de Grand-Bassam, où ils se livrent à la pêche pour les employés noirs, auxquels ils vendent le poisson pour quelques manilles[62].
Après avoir longé le territoire des Jack-Jack, nous laissons au sud les îles Boullay et de Petit-Bassam ; il n’existe pas de villages sur la rive nord de l’île de Petit-Bassam ; les villages sont situés sur les deux rives du canal de Petit-Bassam (entre l’île et la côte) ; le groupe s’appelle Ayouré ou Petit-Bassam et les habitants sont de même race que ceux d’Abidjean. Comme je l’ai dit plus haut, situé en face de l’Ébrié, très avantageusement à cheval sur la mer et sur la lagune, ce point pourrait devenir très prospère et les habitants pourraient s’y livrer avec avantage à la traite, tous leurs transports pouvant s’effectuer par eau ; malheureusement les gens de Petit-Bassam sont moins entreprenants que leurs voisins, et la guerre qu’ils ont soutenue jadis les a affaiblis et leur a enlevé le peu d’initiative et d’élan dont ils étaient doués.
La fin de notre excursion sur la lagune ne fut marquée d’aucun incident. A partir de l’île des Chauves-Souris il y a peu ou point de villages sur la rive sud de la lagune ; elle est fortement déchiquetée ; les anses sont très nombreuses et s’enfoncent en certains endroits profondément dans les terres. Dans un avenir peu éloigné, les baies et criques se relieront à la lagune Ouladine et formeront une vaste île de la presqu’île qui supporte le village indigène de Grand-Bassam (Mouoso en agni).