La rivière coule à 800 mètres au sud du village ; on l’aborde à un endroit où la rive n’est pas inondée, sur un petit tertre d’une superficie d’une vingtaine de mètres carrés à peine et dominant le reste du terrain de 50 centimètres environ. Le cours d’eau vient du nord-nord-ouest et coule vers l’est-sud-est, autant qu’on peut s’en rendre compte, car partout on est environné de hautes herbes ; il faut grimper sur un des arbres de la rive pour juger approximativement de la direction que la rivière prend en aval, car le passage a lieu dans un coude. Quoique ce cours d’eau ne soit encore qu’un méchant torrent quand on le traverse avant d’arriver à Feullé, il a déjà pris les proportions d’une rivière. Par son lit obstrué de branchages et couvert en partie de hautes herbes et son fort courant, il constitue un obstacle très sérieux pour ceux qui se rendent à Yendi avec ou sans animaux. Actuellement, sa largeur est d’une vingtaine de mètres, le lit proprement dit n’a qu’une profondeur de 3 mètres environ, et 8 à 10 mètres de largeur. Il est extraordinaire que sur cette route, qui me paraît très fréquentée au moins encore dans les premiers mois de l’hivernage, on n’ait pas songé à construire un pont. A l’aide des grosses branches de quelques arbres qui croissent presque dans le lit de la rivière, il serait facile à édifier. Les indigènes, cependant, n’ont pas l’air de s’en soucier ; je crois même que dans toute cette région le pont est inconnu. Bien mieux, il n’y a même pas de pirogue, le passage des bagages et des gens ne sachant pas nager se fait à l’aide d’un tchilago (mot emprunté au haoussa).
Le tchilago consiste en une peau de bœuf soigneusement bourrée d’herbes sèches de manière à former une sorte de bouée sur laquelle on dispose les colis et où l’on s’assied pendant qu’un nageur la pousse doucement devant lui.
Un tchilago.
Pour confectionner le tchilago, on dispose, dans un trou rond ayant 30 centimètres de profondeur sur 80 de largeur et creusé sur la rive, une peau de bœuf bien souple percée de trous sur tout son pourtour ; puis on place dans la peau deux ou trois bottes de paille sèche sur laquelle on trépigne afin d’obtenir un volume réduit.
Lorsque la bouée est à peu près pleine, on passe dans les trous du pourtour une corde d’environ 3 mètres de longueur, qu’on serre par un nœud coulant afin d’obtenir un cercle d’un mètre de diamètre. Les bords de la peau sont soigneusement repliés et roulés sur eux-mêmes en dedans et maintenus en dessous de la corde à l’aide de bouchons de paille plus forte destinés à former un solide bourrelet et à maintenir aussi l’autre paille en place.
Cette opération terminée, le tchilago est retiré du trou et serti au milieu à l’aide d’une solide corde, de manière à lui conserver la forme ronde. Une fois à flot, on y place sur la paille deux ou plusieurs colis (d’un poids total de 60 à 80 kilos) et le nageur le pousse devant lui en plaçant le bord inférieur de l’appareil entre l’épaule droite et la tête, qui servent ainsi de point d’appui ; cela permet au passeur d’avoir les mouvements des bras tout à fait libres pour nager.
Le passage prit beaucoup de temps. Ce système fonctionne bien, mais il faut d’abord porter les colis à environ une centaine de mètres en aval avec de l’eau jusqu’aux aisselles, dans un chenal taillé dans les hautes herbes. C’est à cet endroit seulement que le tchilago fonctionne. Sur la rive droite, ce n’est que sur un parcours de 300 mètres dans les hautes herbes inondées et des terrains glissants qu’on trouve un endroit sec permettant de placer les colis à terre. Si cet appareil ne laisse rien à désirer pour le passage de gens ou de colis, il n’en est pas de même pour les animaux, surtout pour les ânes. Ces pauvres bêtes, tout en sachant nager, luttent avec peine contre les courants un peu forts. Quand, à l’aide d’une corde, on ne leur maintient pas la tête en dehors de l’eau, elles se laissent aller au courant et risquent de se noyer. Avec le tchilago, cette précaution n’est pas possible ; on ne peut s’en servir que difficilement pour traverser des animaux ; aussi j’eus à déplorer la perte d’un de nos ânes, fatigué, qui se noya ; un autre mourut épuisé en arrivant sur l’autre rive. La perte de ces animaux ne me contraria pas outre mesure, aucun d’eux ne portant de colis. Je dus mettre mes autres animaux en route avant moi, retenu par l’inévitable discussion avec les passeurs. Après avoir fixé le prix du passage à 3000 cauries, ils en réclament 2000 en sus sous prétexte qu’il y a plus de colis qu’ils n’en avaient compté.
Dès qu’on a quitté les terrains bas qui bordent la rivière, le sol change d’aspect : à la végétation rabougrie du Mampoursi et du Dagomba succède une flore puissante ; on voit de temps à autre quelques groupes de beaux arbres lengué, sounsoun et diala ; mes hommes reconnaissent certains arbustes qu’on ne trouve en abondance que dans les environs de Kong ; ils ne les avaient pas rencontrés depuis notre première traversée du Gourounsi, où ils existent, mais en petit nombre.
La rivière de Palalé reçoit sur sa rive droite deux petits affluents sans importance en saison sèche, mais qui actuellement, gonflés par les pluies, nous forcent de décharger les ânes et de transborder à deux reprises les colis à dos d’hommes, pendant un parcours d’une cinquantaine de mètres ; aussi, quand nous arrivons à Ourouké-iri, « village de l’homme du chien », il n’est pas loin de midi.