J’ai remarqué à Salaga un article nouveau qu’on essaye d’importer de la côte : c’est un tissu de coton (imitation pagne des noirs) d’une largeur de 50 à 55 centimètres, se vendant environ 1 franc le mètre. Cet article est en concurrence avec les étoffes que les indigènes arrivent à fabriquer à des prix excessivement bon marché (voir Kong et Oual-Oualé) ; aussi les indigènes préfèrent les leurs en bon coton et de bon teint, supportant bien les lavages. Tous les noirs savent avec leurs étoffes mieux confectionner ce dont ils ont besoin, le dispositif en bandes très étroites les y aidant beaucoup. Une pareille concurrence ne peut nous donner de beaux bénéfices. Je pense qu’en outre il serait inhumain de tuer la seule industrie des noirs, tissage et teinture, qui donne le pain quotidien à des milliers d’individus. Il serait au contraire généreux de notre part de favoriser et d’aider au développement de cette industrie presque dans l’enfance, à l’aide de laquelle les noirs un peu civilisés peuvent se procurer des ressources. Le commerce du tissage est certainement un moyen d’arriver à la fortune, plus humain que les expéditions et les razzias. Quand le noir sera bien convaincu qu’il peut se procurer une existence aisée par le travail, il ne s’enrôlera plus avec enthousiasme dans les bandes des Gandiari et autres, car ce n’est qu’à défaut de ressources qu’il s’embauche pour faire la guerre.

Salaga, par sa position entre les pays du nord et les lieux de production de kolas au débouché des routes venant du Mossi, du Dagomba, du Boussangsi et du Haoussa, avait, il y a une trentaine d’années, une grande importance comme rendez-vous des marchands. De là ils pouvaient, à leur choix, se rendre à la côte ou à Bondoukou, suivant qu’ils désiraient se procurer des produits européens, des kolas ou de l’or. Au lieu de tirer profit de cette situation favorisée en achetant les produits des uns des autres, les gens de Salaga ont laissé le commerce se faire chez eux sans y prendre directement part et ont abandonné ainsi les bénéfices que donne le commerce de transit. Les profits faits ici ne sont pas en effet pour Salaga, ils sont emportés par les étrangers qui les ont réalisés. D’actifs intermédiaires qu’ils auraient pu devenir entre les produits européens, le kola, l’or, et les produits du nord, ils sont descendus, par leur inaptitude, au triste rang d’aubergistes ou de courtiers véreux ; ils n’ont même pas su se créer l’industrie du tissage et s’occuper de teinture, de sorte que cette population est presque pauvre. On ne trouve de gens aisés que parmi les Mandé Dioula et les Haoussa. Quantité d’hommes jeunes et vigoureux se contentent de faire le salam et de mâcher quelques kolas mendiés ou escamotés à une de leurs femmes. Ce sont elles qui travaillent pour nourrir celui qui devrait pourvoir à leurs moindres besoins.

Cet état de choses n’a pas échappé à la clairvoyance de quelques Mandé venus de l’ouest, de Bobo-Dioulasou et de Bouna ; ils ont successivement fait prendre de l’extension à Kété, Krakye et Kintampo, au détriment de Salaga, qui dans un avenir prochain sera réduit au rang de petit village.

Pendant mon séjour ici, j’ai reçu des nouvelles de Kong par Karamokho Mory, fils d’Ouçman Daou ; il m’apprit que Diarawary Ouattara, le chef du village, était mort, et que Karamokho Oulé, mon protecteur, attendait mon retour avec impatience. Je profitai de l’occasion pour donner de mes nouvelles à Kong et annoncer par un petit mot mon prochain retour.

Un Peul originaire du Macina et venant de Porto Novo, avec quelques marchandises, m’apprit que le lieutenant commandant le poste d’Agoué s’était informé de moi et lui avait recommandé, dans le cas où il me rencontrerait en souffrance, d’avoir à me ramener vers notre établissement. Je remercie ici vivement ce brave compatriote dont j’ignore le nom[26] qui a bien voulu se souvenir qu’un camarade parcourait ces régions, et s’intéresser à ses tribulations.

Je comptais trouver auprès de ce Peul quelques renseignements sur les chemins qui mènent de Salaga à Porto Novo, chemins que je supposais contourner le nord de la lagune Avon. Nos possessions, d’après cet indigène, ne seraient pas en relations avec l’intérieur par cette voie, et les marchands qui se rendent de Salaga à la côte des Esclaves suivent la rive gauche de la Volta jusqu’à Kpando (garnison anglaise la plus septentrionale) puis de là se dirigent vers la côte par l’Ewéawo et le Krépé sur Baguida (Bagdad), Porto Séguro, les Popo et Wydah à Ago (Porto Novo).

Un de mes premiers soins en arrivant à Salaga fut de lier connaissance avec quelques Mandé Dioula ayant voyagé et connaissant la région que je me proposais de parcourir pour effectuer mon retour à Kong. Je ne tardai pas à être servi à souhait par de réels amis, gens sans défiance, qui se mirent à ma disposition. J’acquis ainsi la certitude que les rivières de Léra et de Lokhognilé, qui ont leur confluent près de Ouasséto, au nord de Kong, forment bien la rivière Comoë et qu’après avoir contourné le pays de Kong, ce cours d’eau se dirigeait vers le sud, laissant Bondoukou à l’est et Groûmania (Mango, capitale de l’Anno) sur sa rive droite. Ce n’est donc pas la Volta Noire, comme je l’avais supposé pendant quelque temps, et je me trouve bien en présence d’une rivière absolument française, car elle débouche près de Grand-Bassam.

J’appris également qu’à quelques journées de marche au sud de Mango se trouve un village nommé Attacrou et que les indigènes de ce village vont en pirogues chercher le sel à Grand-Bassam. Si le croquis de la rivière donné par renseignements par le commandant Bouët-Vuillaumez dans les revues coloniales de septembre 1840 et suivantes est exact, cette escale se trouverait par 7° 30′ de latitude nord, à peu près à la même place que lui assignent nos propres renseignements. Dans tous les documents on se borne à dire : « La rivière d’Abka n’est navigable que jusqu’aux cataractes d’Abouessou ». Ce qu’il y a de certain, c’est que le Comoë nous permet de nous approcher en pirogue jusqu’à quinze jours de marche de Bobo-Dioulasou, qui avec Djenné sont les deux seules villes importantes de la boucle du Niger, après Kong. Les indigènes de l’Anno et du Bondoukou la nomment Coumouy, Comoë ; il n’y a donc plus de doute, puisque nous la connaissons sous le nom de Comoë. J’appris aussi que Bondoukou, Bottogo, Gottogo, Bitougou ne sont qu’un seul et même centre. Comme les gens de Kong m’avaient donné l’itinéraire de Kong à Bitougou, qu’ils appellent Gottogo et Bottogo, j’ai pu ainsi construire un réseau d’itinéraires que je donnerai plus loin, lorsque ma route m’aura permis de fixer un ou deux points, tels que Boualé et Kintampo.

Voici aussi quelques renseignements sur les Ligouy, dont j’ai parlé à propos de kolas :

Les Ligouy habitent la région située entre Boupi, Boualé, Kintampo et Bitougou. Ils font partie politiquement du groupe de pays que les Mandé Dioula de Kong nomment le Gottogo (nom tronqué de Bitougou ou de Bondoukou, centre principal de la région). Leur centre principal se nomme Fougoula et est situé à environ une trentaine de kilomètres dans le nord-est de Bitougou.