CHAPITRE XII

Les Gondja. — Leur histoire. — Insalubrité de Salaga. — Choix d’un itinéraire. — Superstitions des indigènes. — Départ pour Kintampo. — Sur les bords de la Volta. — Traces du passage de von François. — Mesure du temps chez les indigènes. — Belle végétation. — Les droits de douane. — Marais de Konkronsou. — Végétation splendide. — Arrivée à Kounchi, premier village achanti. — Kâka. — La feuille à emballer le kola. — Kintampo. — Mon hôte Sâadou. — Diawé à la recherche de miel. — Une visite chez le chef achanti. — Curieuses habitations. — Le marché. — En marche avec les Haoussa. — Avenir de Kintampo. — Départ pour Bondoukou. — Itinéraire de Takla à Koumassi. — Territoire des Diammoura. — Sur les bords de la Volta. — J’apprends l’arrivée d’un blanc qui est à ma recherche. — Arrivée à Tasalima (village ligouy). — Massif de Kourmboé. — Encore la Volta. — Les Dioumma ou Diammou ou Diammoura. — Deux étapes dans la brousse. — Tambi. — Sorobango. — Entrée à Bondoukou. — Nouvelles de Treich-Laplène.

Les Gondja de Salaga et des environs, et du reste tous ceux que j’ai vus par la suite, offrent tellement peu de différence avec les Mampourga et les Dagomba que je n’hésite pas à leur assigner la même origine, quoiqu’ils ne parlent ni le dagomsa ni le mandé et qu’actuellement ils emploient une langue qui me paraît être un dialecte achanti (les missionnaires l’ont appelé le guang, mais les Mandé et les Haoussa le nomment gouannia et eux-mêmes nomment gouenn) ; ce peuple est d’origine mandé.

Ses diamou (nom de famille et de tribu) sont empruntés en partie aux Mandé-Bamba et aux Mandé-Mali, comme on peut s’en rendre compte tout de suite. Les chefs se nomment tous Diarra ou Traouré, et parmi les autres noms les plus répandus j’ai noté : Dambélé, Konaté, Kamata, Kouroubari, Dioubaté ; ils sont marqués de trois longues cicatrices partant de la tempe pour se terminer au menton, tatouages très généralisés chez ces deux familles mandé et que les Mampourga et les Dagomba ont conservés, comme j’ai eu l’occasion de le dire plus haut ; mais en plus beaucoup d’entre eux ont toutes les parties du corps empreintes de trois cicatrices semblables à celles des joues. Les Gondja ont cela de commun avec eux.

J’ai trouvé aussi chez eux, en dehors des différents types de cases mandé, les gris-gris en tumulus des Siène-ré, la pioche à igname des Siène-ré du Follona, du Kénédougou et des Mandé-Dioula de Kong. Cet instrument est caractérisé par un fer rond et une monture en bois munie d’une poignée. Cette pioche se manie à deux mains : l’une maintenant le manche, l’autre la poignée. J’ai aussi constaté, dans le Gondja, l’emploi très fréquent de la teinture rouge brun, dite bassila, qui a pour moi, comme pour beaucoup de voyageurs, une valeur presque ethnographique. Frappé de tant de ressemblances, j’ai interrogé quelques vieux Gondja : ils m’ont dit qu’ils savaient par tradition qu’ils sont d’origine mandé, mais que leur établissement dans le bassin de la Volta est tellement ancien qu’ils ne connaissent plus aucun détail à ce sujet.

Probablement, à l’époque de l’arrivée des Mandé-Dioula par le Ouorodougou et le Mianka sur Kong, les fractions mandé qui constituent actuellement en partie la population du Mampoursi, du Dagomba et totalement celle du Gondja se sont portées sur Bouna, Oua et Boualé, et se sont répandues sur les deux rives de la Volta. Les fractions méridionales de cet important groupe ont été rendues tributaires par les Achanti, tandis que celles situées plus au nord ont fui devant les conquérants et sont allées occuper les régions au sud du Boussangsi et du Mossi, régions probablement à peu près désertes à cette époque, car encore aujourd’hui la densité de la population n’est pas considérable et l’on voit fort peu de vieux bombax ou de vieux baobabs. (Lorsqu’on trouve ces arbres isolés ou groupés par trois ou quatre dans la campagne, ils marquent toujours l’emplacement de lieux autrefois habités.)

Pendant fort longtemps les fractions mandé qui se sont mélangées aux Mampourga n’ont dû avoir aucune relation avec les familles du Gondja. C’est ce qui explique qu’ils ne parlent pas une même langue. Ils ont même dû ménager entre eux de grands espaces inoccupés non frayés par des chemins, pour servir de barrière entre eux et l’Achanti. Cet état de choses devait même encore exister il y a un siècle à peine, car Bowdich (1817) et Dupuis (1820), qui se sont occupés exclusivement de la géographie de cette région, signalent les grands déserts de Gofan, de Gofati, de Ghomaty, etc., qu’ils placent dans la région séparant le Gondja du Mossi.

Ce peuple gondja a dû vivre pendant plusieurs siècles sous le joug des Achanti ; il a conservé le stigmate de la servitude ; il est plutôt rampant que fier ; je ne l’ai pas vu se livrer une seule fois à quelque réjouissance, et, pendant les clairs de lune, c’est à peine si quelques enfants battent des mains au son du tam-tam. A Salaga, en général, on semble avoir peu de goût pour ces fêtes nocturnes, qui sont tant en honneur chez les Mandé libres, et les nuits silencieuses ne sont troublées que par quelque nago venu de la côte avec un méchant harmonica, duquel il tire quelques sons, toujours les mêmes.

Depuis que la puissance des Achanti a été abattue par les Anglais, les Gondja ont cependant gravi quelques échelons de l’échelle sociale. Dans beaucoup de villages, et entre autres à Salaga, hommes et femmes se vêtent proprement et cherchent à imiter les Mandé et les Haoussa. Leurs femmes recherchent beaucoup le corail et les fichus en soie ; celles qui sont trop pauvres se ceignent le front d’un fattara en calicot imprimé de quelques centaines de cauries, et en guise de corail s’introduisent dans le lobe de l’oreille un morceau de moelle de mil cylindrique trempé dans du jus de kola — c’est une imitation de corail que l’on peut, en effet, se procurer à peu de frais.