Salaga est loin d’être un sanatorium ; c’est un des points les plus malsains que j’aie visités. Quoique relativement élevé, le plateau ferrugineux sur lequel s’élève la petite ville n’est pas balayé par les vents. La malpropreté qui y règne et les émanations provenant des eaux stagnantes en font un séjour peu salubre pour les Européens et même pour les noirs étrangers et les animaux. A peine Diawé rétabli par les soins de mon diatigué de Oual-Oualé, j’eus quatre de mes hommes atteints de furoncles qui les rendaient impropres à tout service. C’est ici également que je perdis mes quatre derniers ânes de Bakel. Ce fut donc avec une véritable joie que je vis dans les premiers jours de novembre la campagne se couvrir de buées pendant les heures chaudes : les Mandé considèrent ce phénomène comme un indice certain de la prochaine fin des pluies. Je me mis tout de suite à la recherche de quelqu’un pour m’accompagner sur Kong par Bitougou. Je m’adressai à cet effet à Bakary, mon diatigué, et à Karamokho Yousouf Touré de Kong, qui se proposait de faire retour vers sa ville natale.
Ce dernier projetait de prendre la route parallèle à la Volta, en suivant sa rive gauche, pour se diriger de Boualé sur Kong par Bandagadi et Bitougou. Bien qu’il y ait quatre cours d’eau à traverser, et probablement à subir les exigences de deux chefs qui ne sont pas réputés commodes[27], je m’étais décidé à suivre ce musulman, lorsque, au dernier moment, il abandonna son projet. Comme cette route est moins fréquentée que celle de Kintampo, il m’aurait peut-être fallu prolonger mon séjour ici. Il m’était aussi plus facile de trouver un guide pendant huit ou neuf jours pour me conduire à Kintampo que d’en trouver un pour vingt à trente jours de marche. Bakary me confia alors au fils d’un Haoussa, notable de Kintampo, qui faisait retour avec du sel vers ce marché, et lui adjoignit un de ses propres captifs, auquel je promis de donner une charge de kolas à mon arrivée à Kintampo. Ce dernier point a été traversé par l’explorateur Krauss et visité par un Anglais venu de la côte pour y acheter des chevaux. Je pense que le voyage sera cependant aussi intéressant pour moi que celui de Boualé. Du reste, je n’aurais peut-être pas traversé cette route, car celle de Bitougou incline au sud-ouest à Dakourbé et évite ce centre. Boualé est bien moins important que Kintampo, où il se vend de tout, tandis que Boualé, depuis l’expédition du Gourounsi, a fait sa spécialité de la vente des captifs et négligé l’exploitation de ses terrains aurifères. Ces terrains, quoique bien moins riches que ceux de la région Bitougou, fournissent l’or aux Ligouy qui vont chercher le kola dans l’Achanti.
L’itinéraire Salaga-Boualé-Bouna-Kong m’est du reste suffisamment connu pour me permettre de le tracer presque avec certitude une fois que j’aurai l’emplacement de Kintampo et de Bitougou.
L’apparition de la nouvelle lune exerce sur l’esprit des Soudaniens une influence beaucoup plus considérable que nous ne nous l’imaginons. Si c’est pendant le dernier quartier que la mise en route se décide, le départ est toujours ajourné au premier jour de la nouvelle lune. Il n’y a pas de chef qui oserait entreprendre une expédition et mettre ses guerriers en route avant l’apparition du croissant. Il en est de même des marchands et de tout individu qui a besoin de se déplacer.
A côté de cette coutume, les jours fastes, néfastes et les quantièmes du mois jouent un rôle non moins considérable. Tel ou tel peuple, tel ou tel individu, ne se mettra jamais en route un dimanche, un mardi ou un vendredi. D’autres, au contraire, les choisissent, à la condition toutefois que ces jours tombent chez les uns sur un quantième pair, chez les autres sur un quantième impair. Ceux qui n’ont pas de conviction bien arrêtée à ce sujet prennent l’avis du kéniélala, des marabouts, ou encore s’en rapportent aux décisions de réussites qu’ils font avec des cauries. Ils prennent au hasard trois poignées de coquillages, qu’ils comptent. S’ils amènent plusieurs fois un nombre pair, ils opteront pour un quantième pair de la lune : ce sera le deuxième, le quatrième, le huitième jour ; ou bien le troisième, le cinquième, le septième, etc., si le nombre des cauries amenées est impair. Chez beaucoup de gens cette décision est irrévocable, et l’on perdrait son temps à essayer de leur faire changer d’avis.
Lundi 12 novembre. — Mon jour de départ, que j’avais fixé au lundi 12, tombe sur un des jours favoris des noirs, le septième jour de la lune. Aussi, dès la sortie de Salaga et par tous les sentiers débouchant sur le chemin principal, y a-t-il des groupes de porteurs attendant quelques retardataires de leur compagnie pour se mettre en route. J’ai compté 102 porteurs, hommes et femmes, chargés d’environ 2000 kilos de sel et se rendant tous à Kintampo pour y prendre des kolas ; outre mes propres compagnons, que m’avait adjoints mon hôte Bakary, je ne manquais donc pas de société.
Le sentier serpente dans une grande plaine monotone couverte de hautes herbes coupée par le torrent Bompa et deux de ses petits affluents, puis traverse un petit village de culture qui se distingue par une belle plantation de tabac. Les femmes étaient assises sur le bord du chemin et vendaient aux porteurs des portions de to (lakh lalo) de 10 et 20 cauries. A 6 kilom. 500 de là se trouve le lieu d’étape Kakouchi, village gondja comprenant trois familles. La petite population de ce village semble avoir compris qu’elle pouvait tirer profit du passage des marchands chez elle, car dès notre arrivée les femmes du village apportent des mets préparés et surtout des ignames, qui, malgré leur prix élevé, sont enlevés en un clin d’œil.
Mardi 13 novembre. — De Kakouchi on se rend directement sur les bords de la Volta, en s’arrêtant au deuxième village de Kaffaba le temps nécessaire pour y faire provisions d’ignames. Ce petit village est ombragé par quelques finsans, et autour des habitations on voit des groupes de bananiers. On peut facilement s’y approvisionner en ignames, mais il n’en est pas de même pour le mil ou la volaille, dont les habitants ne veulent se défaire à aucun prix.
Arrivé sur les bords de la Volta, j’allai voir le chef des piroguiers pour débattre le prix du passage et essayer de le gagner par un petit cadeau afin de lui faire opérer le transbordement de suite, mais ce personnage ne me fit pas précisément bon accueil ; il me demanda 12000 cauries, au lieu de 7000 que je devais payer d’après le tarif appliqué aux indigènes, et, pour comble, ne voulut me traverser que le lendemain. Heureusement le chef, auquel j’avais rendu visite, envoya son fils pour me dire que je payerais au piroguier ce que bon me semblerait et qu’il allait immédiatement s’occuper de nous embarquer. Étonné d’un si brusque revirement, j’interrogeai un piroguier, captif siène-ré du Follona, qui m’apprit que le passage d’un Européen ici, avec lequel le chef avait eu des démêlés, l’avait mal disposé en faveur des blancs ; mais comme ce chef terrible avait appris que j’étais un blanc de l’Ouest accompagné par des Wangara (Mandé), et non par des noirs du bord de la mer, il voulait me témoigner sa bienveillance en ne se montrant pas exigeant.
C’est probablement le même Européen qui involontairement, par sa présence à Gambakha lors de mon arrivée dans le Mossi, m’a fait fermer les routes vers le nord et l’est par Naba Sanom. Il est venu ici à son retour, a traversé la Volta et s’est rendu jusqu’à Tourmountiou (village à 10 kilomètres du fleuve sur sa rive droite), puis il a fait retour à Kaffaba, où il a cherché à acheter des pirogues pour remonter le cours de la Volta. Sur le refus du chef de livrer ses embarcations, ce voyageur fit abattre des arbres et commencer à creuser des pirogues, puis, abandonnant subitement son projet, il se dirigea dans l’est au nord du Dahomey. C’est du lieutenant allemand von François qu’il s’agit. A l’aide des renseignements donnés par les piroguiers et avec un laborieux travail de dates, j’en ai acquis la certitude.