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Ce n’est pas sans discussion que s’effectue le passage d’une centaine de porteurs, car beaucoup de ces gens-là cherchent à se soustraire à la pénible obligation de payer les droits de passage, fixés à 500 cauries par porteur ou mouton, 1000 par âne, bœuf ou cheval.

Comme tout ce monde veut passer à la fois, chacun se rue sur la pirogue qui aborde ; des femmes, des charges tombent à l’eau, et les piroguiers n’ont raison de tout ce brouhaha qu’en distribuant de temps à autre quelques coups de pagayes bien appliqués aux passagers trop entreprenants.

Pendant que les musulmans, durant la traversée, chantent une louange à Dieu, les griots frappent à coups redoublés sur leurs tam-tams. Enfin, à six heures du soir, les quatre petites pirogues ont transbordé tout le monde sur l’autre rive sans autre incident que la perte d’un bœuf. Un musulman, qui parvient à le ramener mort sur la rive, s’empresse de lui couper le cou, sachant bien qu’il en trouverait le débit.

Un petit cadeau au chef de Kaffaba et 5000 cauries distribuées aux piroguiers n’ont pas peu contribué à faire exécuter mon passage avec célérité, et tandis que tout ce monde-là, de crainte de coucher sur les bords du fleuve, se met en route pour Tourmountiou, j’installe mon campement sur la rive droite pour y passer la nuit.

La Volta est un beau fleuve de 350 mètres de largeur. Ses deux rives sont boisées sur une profondeur de 50 mètres. Actuellement rentrée dans son lit, elle coule silencieusement vers le sud-est. Ses eaux sont unies comme un miroir, et dans la soirée, quand tout le tumulte a cessé, sa surface n’est troublée que par le sillage de quelque caïman remontant le courant ou par le remous produit par les hippopotames, qui se rendent par trois ou quatre à un pâturage favori. Cela nous donne l’occasion d’exercer notre adresse au tir pendant une bonne partie de la soirée.

Le gibier n’est pas abondant : à part le tintan, oiseau pêcheur brun très criard, animal peu comestible, on ne peut guère tirer que des singes verts et surtout des rats palmistes, dont Diawé réussit non sans peine à abattre une paire. Cet animal, qui ressemble beaucoup à l’écureuil, est aussi adroit que lui pour se dissimuler sur les branches.

Mes deux baromètres m’ont donné aujourd’hui, l’un 230 mètres au-dessus du niveau de la mer et l’autre 150 au-dessous du niveau de la mer(?). J’avais déjà constaté à plusieurs reprises pendant le cours de mon voyage des erreurs assez sensibles indiquées par ces deux instruments, c’est pourquoi je ne donne la cote 270 pour Salaga que sous toutes réserves.

Mercredi 14 novembre. — En quittant les bords du fleuve, on traverse encore de nombreux terrains inondés qui rendent la marche difficile et même parfois dangereuse pour les animaux. Deux petits ruisseaux embarrassés de branchages et que l’on traverse non loin de leur confluent avec la Volta sont encore pleins d’eau. De l’un de ces ruisseaux on aperçoit une grande nappe d’eau, qui ne doit être qu’un coude très prononcé du fleuve ou alors un débordement de sa rive droite, le fleuve n’ayant pas suffisamment baissé pour permettre l’écoulement des eaux.

Le village de Tourmountiou, ou Zourmountiou, se distingue par six banans séculaires qui sont autant de jolis campements. Les cases du village, au lieu d’être du type rond, sont rectangulaires, à toits en chaume, dans le genre de celles de quelques villages dokhosié et komono des environs de Kong, construites en belle terre glaise rouge. Ces habitations constitueraient un bel ensemble par leur alignement sur deux lignes, entre lesquelles est ménagée une large rue ou plutôt une cour commune, mais leurs toits sont en si mauvais état que, si l’on ne voyait pas les habitants, on croirait le village abandonné depuis plusieurs années.