Lundi 19 novembre. — Je ne puis dire à quelle heure eut lieu le départ de Konkronsou, puisque depuis longtemps je ne possède plus ni montre ni chronomètre et que la lune n’était pas visible. Je fis partir mon monde dès que la pluie qui vint nous surprendre eut cessé de tomber. Au petit jour, nous dépassions un groupe de cases de culture appelé, par les Haoussa, Rafinfa, parce qu’il n’est pas éloigné d’un joli ruisseau (râfi) que nous traversons un peu en amont d’une chute. La campagne est splendide. La végétation, très puissante, est gênante pour la marche ; on circule dans maints endroits sous une voûte de hautes herbes où disparaissent ceux qui marchent devant vous ; ce n’est qu’en se hélant qu’on ne risque pas de s’égarer dans les pistes d’éléphants qui coupent et recoupent le sentier. Bientôt le sentier entre dans une magnifique forêt où la cime des bombax se perd au-dessus d’arbres d’une essence inconnue, mais que je crois cependant avoir vus dans les belles forêts de la Casamance.

Plus loin on se trouve dans une véritable forêt de rôniers. Le rônier est appelé par les Mandé sébé ou sibo. Son nom scientifique est Borassus Æthiopum ; Barth le signale souvent sous le nom de déleb palm.

Il y a des rôniers mâles et des rôniers femelles. Les premiers n’ont pas de fruit, mais fournissent un bois d’une densité extraordinaire. Le tissu du bois est composé d’une quantité innombrable de fibres, de telle sorte que lorsqu’on regarde une section faite dans le tronc, on peut la comparer à un immense câble composé de milliers de fils.

Ce bois a l’avantage de ne pas pourrir dans l’eau et de ne pas être attaqué par les termites.

Les troncs des rôniers femelles sont creux. Fendus, ils sont employés à faire des palissades, des bancs, etc. La feuille offre des ressources très grandes : on l’emploie pour couvrir les cases, à la fabrication d’éventails, de sacs, de nattes, de paniers ; avec les fibres des feuilles on fait des cordages. On peut même s’en servir comme papier pour écrire. Le cœur du jeune rônier fournit d’excellentes salades ; on peut même le confire dans le vinaigre et en manger en guise de cornichons avec la viande.

Dans beaucoup de pays, entre autres aux environs de Bobo-Dioulasou, on en récolte le suc, qui n’est autre chose qu’un vin de palme pouvant rivaliser avec les vins qu’on tire des autres palmiers.

Le fruit est de la grosseur et de la forme d’un coco, mais il renferme trois noyaux. A moitié mûr avec les noyaux encore mous, c’est un fruit agréable à manger. A maturité complète, il faut bouillir le fruit ou le cuire au feu, pour sucer la pulpe qui entoure les noyaux. C’est une opération longue et agaçante pour les dents : la pulpe est enveloppée dans des tissus enchevêtrés à l’infini. L’odeur de ce fruit cuit est excessivement forte. Quand on en mange un dans le campement, il est impossible de le dissimuler.

Le liquide des fruits verts est diurétique. Enfin la pulpe du fruit mûr sert à guérir par applications les maladies de la peau.

Le mâna, qui ressemble à s’y méprendre au , atteint une hauteur de 15 à 20 mètres, tandis qu’aux environs de Kong et de Salaga on ne le rencontre encore qu’à l’état d’arbustes. Le soulabatando (arbre à tabatières), appelé ainsi parce qu’il donne un fruit de la grosseur d’une orange, duquel les noirs font des tabatières et qui n’atteint dans le bassin du Niger que 2 à 3 mètres de hauteur, est ici un splendide arbre de haute futaie. Le baobab, le cé et le netté sont excessivement rares dans cette région ; les quelques exemplaires que j’ai vus sur la rive droite de la Volta restent stériles. Le bombax (banan en mandé) et un arbre à tronc blanchâtre ressemblant au hêtre sont les rois de ces végétations vierges ; ils atteignent des hauteurs prodigieuses et se perdent bien au-dessus des autres arbres, dont le tronc mesure en moyenne 15 mètres de hauteur jusqu’aux basses branches.

2 kilomètres environ avant d’arriver à Kounchi, au milieu de cette végétation qui fait non seulement mon admiration, mais encore celle de mes noirs, on atteint une petite rivière de 8 mètres de largeur qui sert, à cet endroit, de frontière entre le Gondja et le Coranza (Achanti). Cet endroit est une suite de sites charmants. Le soleil et le vent sont impuissants à percer cette verdure. Entre les troncs des rôniers et leurs basses branches, que personne n’est venu couper, poussent de jolies fougères ; ailleurs courent de gigantesques lianes ornées de feuilles de toutes dimensions ; plus loin on pourrait se croire dans quelque lieu retiré d’une belle forêt de France, si la présence d’un magnifique Sterculia (arbre à kolas) ne rappelait l’Afrique. On est tenté de camper partout, malheureusement fourrages et vivres font défaut et il faut abandonner ces lieux enchanteurs pour gagner Kounchi, où nous arrivons vers midi.