La mauvaise saison… Il n’est pas d’expression plus décourageante ; et la silhouette du continent dont on approche, silhouette contemplée si souvent sur les cartes qu’elle se matérialise automatiquement lorsqu’on y songe, prend un aspect menaçant et hostile. Tous les jeunes gens qui « auraient tort d’émigrer », et qui ont émigré pourtant, s’efforcent d’imaginer quelques-unes des rigueurs qui les attendent ; ils passent en revue tous les métiers divers qu’ils se croient capables d’exercer au besoin ; et ils finissent par se dire qu’ils « se débrouilleront bien », et par s’envelopper douillettement de leur couverture de voyage, pour jouir pleinement de ce qu’ils ont d’assuré : une demi-semaine encore de confort, avec quatre copieux repas par jour qui paraissent importants et précieux à l’approche de toute cette incertitude.
D’autres n’ont aucune espèce d’inquiétude ; ce sont ceux qui ne vont pas au Canada pour réussir, mais simplement pour vivre leur vie « en long et en large » et voir quelque chose qu’ils n’ont pas encore vu. Ils ne s’inquiètent pas, parce que ce qui leur arrivera sera forcément quelque chose de neuf, et par conséquent de bienvenu.
A cinq jours de Liverpool un brouillard épais descend sur la mer, et il commence à faire froid. Un des officiers du navire explique que nous sommes sous le vent du Labrador, et pour tous ceux des passagers qui en sont à leur première traversée rien que ce nom « Labrador », semble faire encore descendre la température de plusieurs degrés.
Nous passerons trop loin de Terre-Neuve pour en voir la côte ; et nous ne croiserons pas d’icebergs non plus, car en cette saison ils ont déjà passé, s’en allant majestueusement vers le Sud, tout au long des mois d’été, fondant un peu tous les jours : un pèlerinage qui est aussi une sorte de lent suicide…
La première terre aperçue est donc l’île d’Anticosti. En bon Français, j’ai toujours mis mon point d’honneur à ne connaître un peu la géographie que des pays par où j’ai passé. J’ignorais donc tout simplement l’existence de cette île, qui a pourtant plusieurs titres de gloire. Elle est à peu près de la taille de la Corse d’abord ; et, au fait, d’où lui vient ce nom de consonance italienne ? Mais, surtout, elle appartient à M. Henri Menier.
La dynastie des chocolatiers s’est montrée infiniment plus moderne et plus avisée que celle des sucriers dans ses acquisitions de territoire. M. Menier n’a pas eu à occuper Anticosti de vive force, il s’est contenté de l’acheter ; j’ignore à quel prix ; mais vu les dimensions de ce lopin de terre, le mètre carré a dû lui revenir à peu de chose. Il ne s’est pas réduit à acquérir l’île ; il y vient assez régulièrement dans son yacht pendant l’été. Anticosti reste naturellement partie du territoire canadien et ressortit donc indirectement au trône britannique ; mais les pouvoirs d’un propriétaire sont vastes, et la légende dit que M. Menier a fait de son île une petite colonie franco-canadienne, d’où les gens de langue anglaise sont poliment exclus. Il y a installé des exploitations de forêts, quelques autres industries et il vient là en czar, lorsqu’il lui plaît, vivre quelques semaines au milieu de son bon peuple et chasser l’ours et le caribou.
Seulement — l’éternelle leçon d’humilité — l’infiniment grand, financièrement et territorialement parlant, est en butte aux persécutions de l’infiniment petit. L’illustre chocolatier poursuit d’année en année une lutte sans succès et sans espoir contre les moustiques et les maringouins, qui sont le fléau des terrains boisés et humides pendant la saison chaude ; et moustiquaires, voilettes de gaze, lotions diverses destinées à inspirer aux moustiques le dégoût de la peau humaine, arrivent à peine à rendre supportable au maître d’Anticosti le séjour de ses terres.
Nous ne voyons, nous, de son île, qu’une interminable côte basse, brune, lointaine, que le brouillard montre et cache comme en un jeu ; puis quand vers le soir le brouillard se lève on s’aperçoit que cette côte a disparu, et c’est de nouveau l’apparence de la pleine mer. Seulement la vue de cette première terre transatlantique, et le souvenir des cartes souvent consultées, nous rend presque sensible la proximité des deux rives du Golfe du Saint-Laurent, rives toujours hors de vue, mais qui se resserrent sur nous d’heure en heure.
Le lendemain lorsque nous montons sur le pont respirer un peu, au sortir des cabines étouffantes, avant le déjeuner du matin, une de ces rives est devenue visible et en quelques heures nous en venons à la longer de tout près.
Elle est plate et nue au sortir de l’eau ; mais bientôt des collines apparaissent à l’intérieur, dont la ligne se rapproche. L’atmosphère un peu embrumée leur prête une majesté factice, et des lambeaux de nuages qui traînent à mi-hauteur exagèrent complaisamment leur taille, qui n’est que médiocre. Mais il n’en faudrait pas tant pour river l’attention des passagers, qui sont maintenant tous sur le pont et regardent avec une sorte d’intérêt candide. La moindre terre prend un relief saisissant, après une semaine passée sur l’eau ; mais ce qui marque cette terre-ci à nos yeux d’une grandeur émouvante, c’est surtout qu’elle est la terre canadienne, l’avant-poste du continent vers lequel nous allions. Une côte d’une silhouette exactement semblable, vue quelque part en Europe, dans la Baltique ou la mer Noire, n’aurait pas ce prestige ; et je crois bien que cela serait également vrai d’une côte asiatique ou africaine.