L’Amérique reste essentiellement le pays où l’on va tenter sa fortune ; le pays pour lequel on a quitté son pays. Une contrée que l’on visite en passant, ou bien où l’on va habiter quelques années au plus, n’a pas cet abord solennel de terre promise, ni cet aspect d’énigme double des contrées où beaucoup d’hommes viennent vivre pour toujours ou pour longtemps : l’énigme de ce que le continent cache derrière sa frange visible, et l’énigme de la vie qu’il leur donnera. Même aujourd’hui, où la colonisation et le défrichement sont devenus des opérations prosaïques, industrielles, dépourvues de toute aventure, le premier aperçu de la côte américaine dans le lointain réveille chez beaucoup de nous des âmes irrationnelles, anachroniques, d’aventuriers, et nous émeut curieusement. Mais sans doute faut-il pour ressentir cela voyager autrement qu’en touriste, avoir un peu d’incertitude dans sa vie, et se trouver au milieu de gens pour lesquels le passage du vieux continent au nouveau est un coup de dés d’une importance poignante, sur lequel ils ont presque tout joué !

Une des prédictions orgueilleuses que l’on entend et que l’on lit le plus souvent sur le sol canadien est que le XXe siècle sera « le siècle du Canada », comme le XIXe siècle a été celui des États-Unis. C’est bien sans doute en voguant vers Québec ou Montréal que l’on retrouve le plus facilement, et avec le plus d’exactitude, l’état d’esprit des déracinés qui voyaient s’ouvrir devant eux la baie de New York, il y a cent ans. Ceux qui, approchant de cette ville aujourd’hui, regardent grandir la statue de la Liberté et l’entassement des « gratte-ciel » ne peuvent que connaître des impressions différentes, parce que le premier aspect que l’Amérique leur offre est celui d’une cité entre les cités, et non plus l’aspect primitif, saisissant, du pays vide qu’ils vont défricher et remplir.

Le navire qui remonte le Saint-Laurent au contraire, se rapproche de la rive en arrivant à Rimouski, qui est la première escale depuis Liverpool et la seule avant Québec. Un petit vapeur construit en bois, dont la coque est extraordinairement massive et la proue d’une forme singulière — afin de pouvoir naviguer l’hiver sur le fleuve encombré de glaces flottantes — vient chercher en plein courant les rares passagers qui débarquent là. De la ville elle-même, cachée par une île et de peu d’importance d’ailleurs, nous ne voyons qu’un clocher et une masse indistincte de maisons aux toits rouges et bruns. Mais cette côte Sud reste pendant longtemps proche et visible, lorsque nous repartons. Une ligne de chemin de fer la suit, à peu de distance du fleuve. La bande de terre que cette ligne et le fleuve bornent est semée de villages, des agglomérations de maisons de bois aux tons neutres, où les bruns dominent, maisons toujours groupées autour d’un clocher pointu, mais qui semblent pourtant s’espacer volontairement, tenter de relier entre eux les villages, pour faire bonne figure et combler un peu les vides du pays trop grand. Car derrière ce chapelet de villages de pêcheurs et d’agriculteurs c’est la péninsule du Nouveau-Brunswick et du Maine, le territoire le plus avancé vers l’Est, le plus proche de l’Europe de toute l’Amérique civilisée, et où se trouvent pourtant encore des étendues de plusieurs milliers de kilomètres carrés dépourvues de lignes de chemin de fer, de routes et presque d’habitations, et des forêts profondes où l’on ne pénètre que de loin en loin, à l’automne, pour chasser le loup et l’orignal.

Mais c’est la côte Nord qui donne, quand on s’en rapproche, la plus forte impression de pays à peine entamé, encore vide et sauvage. Peut-être l’imagination y est-elle pour quelque chose, le souvenir que de ce côté-là il n’y a plus de civilisation réelle, plus de ville qui mérite le nom de ville, plus rien que çà et là quelques groupes de maisons de bois peureusement assemblées, quelques postes perdus aux coudes des rivières, et plus loin encore rien que les tentes de peau des derniers Indiens, semées dans les recoins les moins incléments de l’Ungava et du Labrador.

Pourtant la part de l’imagination n’est pas nécessairement grande et sa tâche est facile. Par endroits cette côte Nord sort du fleuve d’un jet et s’élève de suite en collines arrondies aux trois quarts couvertes de pins ; la roche se montre parfois à travers la terre, mais il n’y a que peu de parois à pic ou d’escarpements : partout des lignes simples, sévères, assez amples pour que les pans de forêt qui les couvrent ne changent pas leur profil ; partout des bruns et des verts sombres ; le brun de la terre nue, le brun des troncs serrés, le vert sombre de leur feuillage ; et aussi d’autres tons neutres de végétation qui a été sobre de couleurs et de lignes même au fort de l’été, et qui maintenant s’éteint ou s’assombrit encore.

De loin en loin, avec une sorte de surprise, on voit des maisons. En voici une à mi-pente, une autre au bord de l’eau, cinq ou six assemblées dans un repli du terrain, et il semble bien qu’autour de leurs murs s’étendent des espaces éclaircis qui doivent être des champs. Mais entre chaque maison ou chaque groupe de maisons il y a plusieurs milles de pente abrupte, un vallonnement profond ou un sommet arrondi, souvent un pan de forêt qu’il faudrait contourner ; et l’on se prend à chercher des yeux, généralement en vain, les pistes rudimentaires qui doivent pourtant les unir entre elles ou les unir à quelque chose, faciliter leur approche aux hommes d’ailleurs. Et soudain l’on croit voir le fleuve bordé d’une croûte de glace, encombrée de lourds blocs de glace serrés qui descendent le courant, les pentes couvertes de la neige profonde de l’hiver, et la présence de ces maisons isolées, l’existence des gens qui y vivent, deviennent, pour nous autres hommes des pays grouillants, des choses presque inexplicables et pathétiques.

Toute la journée notre navire remonte le fleuve, se rapprochant tantôt d’une berge et tantôt de l’autre pour suivre la ligne de l’eau profonde. Ce chenal, par où tout le trafic du Canada passe sept mois de l’année — les sept mois pendant lesquels le fleuve est praticable — est marqué avec un soin et une précision qui rappellent à chaque instant son importance. C’est un chapelet ininterrompu de feux et de bouées ; pourtant quand le brouillard vient, dans l’après-midi, nous devons nous arrêter, jeter l’ancre, et rester là une heure, une longue heure d’humidité froide, d’opacité impalpable que l’appel lugubre de la sirène perce toutes les minutes.

Quand un coup de vent chasse le brouillard et nous permet de repartir, les rives restent longtemps indistinctes, noyées à leur tour dans cette buée ; et bientôt après, la nuit descend.

II

Sur le steamer qui va de Liverpool à Québec, steamer appartenant à une compagnie anglaise et chargé de passagers presque tous anglais, où tout rappelle au voyageur qu’il vient de quitter un port anglais et se dirige vers un autre port dont il semble que ce ne soit qu’une sorte d’entrée monumentale, s’ouvrant sur une vaste colonie anglaise — le Canada français et la race qui l’habite ne paraissent être que des entités de second plan dont le rôle est fini, falotes, vieillottes, confites dans le passé.