Ceux des passagers qui n’ont plus de formalités à remplir et n’ont pas besoin d’aide hèlent un portefaix, puis une voiture. Et tout de suite ils se croient en France. Que le portefaix et le cocher parlent français, tous deux, cela n’est rien ; mais on retrouve chez eux cette affectation d’empressement, cette obligeance démonstrative qui est rare en pays anglo-saxons, mais que les manœuvres d’autres races cultivent soigneusement, à moitié comme une vertu, à moitié comme un droit incontestable à un plus fort pourboire. Quand il faut les payer, en effet, leurs marchandages et leurs revendications pathétiques ne manquent pas de produire l’effet attendu.

Si le sort favorise un peu les nouveaux arrivants, c’est dans une calèche qu’ils sont montés. La calèche est une institution purement québécoise et la pièce la plus curieuse peut-être de tout le magasin d’accessoires de Québec. Il serait futile d’en essayer une description exacte ; qu’il suffise de dire que c’est un véhicule d’aspect suranné, infiniment plus ancien comme type que la plus ancienne des voitures de place d’une très petite ville française. Cela a quatre roues grêles, un haut marchepied, deux sièges opposés, assez incommodes, et souvent une de ces indescriptibles portières qui persistent à n’être ni ouvertes ni fermées, et qu’il faut tôt ou tard se résigner à tenir de la main dans une position qui n’est guère qu’un compromis. Il est impossible de croire que l’on construise encore des calèches du type québécois de nos jours ; ou bien est-ce alors qu’on donne aux calèches neuves, par quelque procédé secret, la patine d’une haute antiquité avant de les laisser sortir dans les rues, attelées d’un très vieux cheval, conduites par un très vieux cocher.

Cahin-caha la calèche s’en va dans les rues de Québec, qui à l’automne ressemblent à des fondrières. Curieusement l’on regarde par la portière ; au sortir des hangars des docks et des entrepôts voici plusieurs passages à niveau rudimentaires, une ligne de chemin de fer qui passe pour ainsi dire en pleine rue et une longue file de ces énormes wagons américains, arrêtés tout près. Quelques mètres plus loin la lumière tombe sur l’enseigne d’une boutique close, et on lit — : « Eusèbe Ribeau — Marchand de Hardes faites ». Encore quelques tours de roue : des annonces vantent un whisky de seigle, une marque de cigares ou quelqu’une de ces nourritures céréales prêtes pour la table qui abondent aux États-Unis ; au coin d’une rue une pancarte proclame : « Par ici pour l’élévateur ». Et l’on voit au loin « l’élévateur » qui escalade la colline. Un jeune homme arrêté au bord d’un trottoir de bois mâche un cigare, les mains à fond dans les poches, son chapeau de feutre mou rabattu sur les yeux, ne laissant voir qu’une moitié de son masque osseux et glabre de Yankee ; et juste au moment où l’impression d’américanisme devient aiguë et étouffe les autres, la calèche ralentit, s’arrête : Le cocher dit cordialement : « C’est icitte, Monsieur ! » L’on descend pour voir du même coup d’œil devant soi la plaque qui indique le nom de la place, et l’enseigne de l’hôtel : « Carré Notre-Dame-des-Victoires », — « Hôtel Blanchard, Maison Recommandée ».

Noter tous ces contrastes de détail l’un après l’autre est évidemment un jeu un peu enfantin ; mais il serait plus superficiel encore de ne voir qu’un aspect de Québec et d’en faire le caractère complet et définitif de cette cité unique, où deux modes de voir se mélangent et se marient comme deux aromes.

— Dans les rues de Québec… Il y a naturellement cinq ou six de ces rues que tous les touristes sans exception visitent consciencieusement parce qu’elles sont mentionnées dans les guides et parce que ce sont celles qui corroborent cette description facile et incomplète de « vieille ville française » que l’on retrouve partout.

Toutes les rues de la Ville-Basse qui sont étroites et quelque peu tortueuses, d’abord. Certaines n’ont pas d’autres mérites que ceux-là. Les maisons qui les bordent sont quelconques : vieilles façades dont la pierre est un peu effritée, le bois un peu vermoulu, derrière lesquelles on devine une charpente de grosses poutres taillées à la hache dans des troncs abattus à la hache à une époque où les scieries à vapeur ne couvraient pas encore le sol canadien, comme aujourd’hui. Çà et à cette antiquité relative est assez apparente pour donner à un extérieur un caractère marqué ; mais on ne voit pas de toits pointus ni d’étages qui surplombent ; et un voyageur qui se souvient de telles villes d’Europe qu’il a visitées sourira sans doute d’entendre traiter Québec de « vieille ville » pour ces seuls vestiges.

Ils suffisent aux Américains, pourtant. Ces derniers — ceux d’entre eux tout au moins qui n’ont pas encore « fait » l’Europe — s’ébahissent de voir des rues qui ne sont pas parfaitement droites, ni larges de trente pieds, et dont chaque maison manifeste vis-à-vis de l’alignement général une belle indépendance. La plupart de ces visiteurs, s’ils étaient sincères, s’avoueraient pleins de mépris ; seule une minorité qui préfère le pittoresque à la propreté, à la commodité et à l’hygiène — pour les villes qu’elle n’habite pas — admire les ruelles de Québec avec honnêteté.

Un Français sera plus difficile. Il lui plaira sans doute de retrouver des aspects presque familiers sur une terre lointaine ; mais pour aimer les rues du vieux Québec et en tirer des impressions vives il faudra qu’il parcoure, à défaut d’autres villes d’Amérique, les rues du Québec nouveau.

Car Québec est une cité bien vivante et qui se développe encore ; voilà ce qu’il ne faut pas oublier. Elle se développe de trois manières : par l’accroissement normal de sa population ; par le déplacement qui commence de la population rurale vers les villes ; enfin par le dépôt de l’alluvion humain, inévitable dans une ville par où passent les deux tiers de l’immigration canadienne, soit plus de deux cent mille hommes et femmes chaque année. Et une parenthèse ouverte ici sur ce développement présent et futur de Québec évitera d’avoir à y revenir plus tard.

L’accroissement normal de la population est en proportion de la natalité, qui est, on le sait, considérable. La renommée est parvenue jusqu’en Europe de ces familles canadiennes françaises qui comptent douze et quinze enfants, et elle a suffi à faire écarter définitivement l’hypothèse que l’on a avancée à propos de la dépopulation, à savoir que notre race est inféconde en soi.