La seconde cause de développement de Québec, qui s’applique également à toutes les autres villes de la province, pourra surprendre les Européens qui songent encore au Canada comme à un pays purement agricole où le problème de la concentration lente vers les cités n’existe pas. C’est pourtant un fait que malgré la forte natalité la population rurale ne s’augmente que dans des proportions très faibles dans les deux provinces les plus vieilles du Canada : celle de Québec et l’Ontario. D’un recensement à l’autre on constate que ce sont surtout les villes qui ont gagné ; les Canadiens français des campagnes commencent déjà à se déraciner, soit pour grossir le demi-million d’habitants de Montréal, soit pour se concentrer autour d’autres villes plus petites et qui commencent également à devenir manufacturières ; soit enfin pour passer la frontière et se fixer aux États-Unis. Ce mouvement sera peut-être enrayé en partie, mais il existe déjà.
Enfin il y a cette autre raison de développement que Québec doit à sa situation, et celle-là suffirait à ridiculiser le parti-pris des Canadiens de l’Ouest, qui se plaisent à considérer la « vieille ville française » comme une ville stagnante et dont le rôle est fini. Toute cette part de l’immigration canadienne qui vient d’Europe — et c’est de beaucoup la plus importante — passe par le Saint-Laurent ; et sur le Saint-Laurent, Québec est la première étape et la première ville digne de ce nom. Les paquebots continuent ensuite jusqu’à Montréal, il est vrai, et Montréal semble croire qu’elle est le terminus naturel des lignes de navigation. Cela n’est pas très sûr. Le cours du fleuve est très irrégulier au-dessus de Québec, en certains endroits relativement étroit et profond, il s’élargit à d’autres en lacs semés de hauts-fonds, et où la moindre erreur de direction provoque un échouage. De là les taux très élevés des assurances maritimes sur les navires qui remontent le fleuve. Ces navires tendent à accroître leur tonnage d’année en année, à mesure que cette branche du commerce transatlantique prend plus d’importance ; lorsqu’ils auront atteint les dimensions des plus gros navires aujourd’hui affectés à la ligne de New York, les compagnies auxquelles ils appartiennent devront choisir : ou bien refaire le Saint-Laurent, ou bien ne pas aller plus loin que Québec. C’est l’histoire de Nantes et de Saint-Nazaire qui se répète, là comme ailleurs. De sorte que la « vieille ville » dont l’Ouest et Montréal elle-même parlent avec une indulgence apitoyée pourrait bien se réveiller quelque jour du long sommeil où défilent ses souvenirs de gloire et se résigner à devenir le grand port et le grand entrepôt du Canada ; à acquérir la richesse après l’honneur.
En attendant que cette reconnaissance ne vienne, Québec n’en est pas moins déjà, et encore, une ville vivante, qui s’accroît et s’étend. Et ceux d’entre nous qui viennent de cités plus anciennes que Québec, ou de campagnes européennes habitées, cultivées et percées de routes depuis bien des siècles, trouveraient profit à laisser de côté pour un jour leurs guides à couvertures rouges et à s’en aller à l’aventure dans les rues nouvelles que Québec jette autour d’elle, ou prolonge.
La plaine qui s’étend de l’autre côté de la rivière Saint-Charles, par exemple. L’on est monté de la Ville-Basse par la « Côte de la Montagne » et la « Rue Saint-Jean », qui est la rue principale de Québec. Les chars — lisez tramways électriques — passent toutes les vingt secondes avec des appels de timbres entre les maisons de pierre, entre les magasins de modes et costumes, les librairies, les bazars, tout l’appareil monotone de la civilisation universelle. Les gens qui passent portent aussi l’inévitable livrée : les robes des femmes sont trop évidemment des « modèles de Paris », pas très récents peut-être ; les vêtements des hommes sont du style américain le plus souvent, anglais parfois, avec çà et là une note purement française. Tous ont l’air de gens habitués à vivre uniquement dans des maisons modernes ou dans des rues, loin de tout contact avec le sol fruste, que l’on oublie.
Mais si l’on prend au hasard une des rues latérales, en moins de deux cents mètres, tout change. Les maisons de pierre ont disparu brusquement, laissant l’impression qu’elles n’étaient guère qu’une longue façade, un décor. A leur place s’alignent des maisons de bois aux murs faits de planches superposées en écailles ; parfois on a oublié de les peindre, ou bien la peinture n’a guère duré, gercée par le soleil de l’été et le grand froid de l’hiver, décollée par la neige ou la pluie ; le bois nu s’étale, aussi primitif et rude que la hache ou la scie l’ont laissé. Les trottoirs, lorsqu’ils existent, se composent également de planches grossièrement équarries alignées sur le sol ; la chaussée est — en cette saison des pluies — un tel bourbier que l’on a disposé de loin en loin des passerelles en planches. Entre les maisons rudimentaires et les rudimentaires trottoirs, cette « rue » dévale le flanc de la butte de Québec en une pente à vingt pour cent, vers les quartiers du bord de l’eau.
En bas de la pente la civilisation d’en haut semble se reproduire : l’on retrouve les « chars » et les maisons de pierre ; mais plus loin c’est la plaine qui commence et la rivière Saint-Charles, que l’on passe sur un pont primitif et une fois cette rivière franchie l’on retrouve les maisons de bois, plus rudimentaires encore, plus espacées ; les trottoirs de bois, plus grossiers ; la chaussée qui semble devenir peu à peu une simple piste détrempée sur le sol vierge. Une banlieue ; mais une banlieue qu’on sent voisine de la sauvagerie définitive.
Les voitures qui passent sont des « buggies » américains, aux quatre roues grêles égales, ou bien des carrioles d’un type analogue, mais plus frustes ; leurs roues sont boueuses jusqu’aux moyeux ; les chevaux qui les traînent sont crottés jusqu’au poitrail. Beaucoup sont conduites par des hommes qui ne peuvent être que des paysans : ils ont le masque terriblement simple et obstiné de ceux qui se battent avec la terre. Et ce sont des masques de paysans français ; la ressemblance échappe parfois ; mais elle est parfois frappante : figures familières sous les feutres bosselés ou les casquettes ; silhouettes familières mêmes sous les confections américaines aux larges épaules matelassées. Ils mènent leur cheval le long de la route défoncée sans songer à s’en plaindre, car ils n’ont jamais connu de meilleur chemin ; peut-être même cette route leur paraît-elle excellente ici comparée à la simple piste indienne qu’elle va devenir plus loin, à quelques milles à peine de Québec, bien avant qu’ils ne soient arrivés chez eux.
La ville disparaît déjà : c’est la campagne qui commence, non pas la campagne polie et ratissée de nos pays de l’Europe occidentale, mais le sol tel quel, sans fard, se fondant insensiblement dans le vrai pays du Nord, à peine gratté çà et là, où les habitations sont comme des îles semant l’étendue barbare.
Et peu à peu l’on oublie les maisons et les routes, et c’est à la race que l’on songe : à la race qui est venue se greffer ici, si loin de chez elle, il y a si longtemps, et qui a si peu changé ! Venue des campagnes françaises, campée ici la première, dans ce pays qu’elle a ouvert aux autres races, elle a dû subir d’abord les influences profondes de l’éloignement, des conditions de vie radicalement différentes de celles qu’elle avait connues jusque-là ; petite nation nouvelle qu’il fallait échafauder lentement dans un coin du grand continent vide. Et à peine cette nation reposait-elle sur des bases solides que c’était déjà l’arrivée des foules étrangères, l’invasion des cohortes qui se bousculaient pour passer par la brèche toute faite. En droit : la suzeraineté britannique ; en fait l’afflux toujours croissant des immigrants de toutes nations, qui finissaient par constituer une majorité définitive — voilà ce que le Canada français a subi. Comment l’a-t-il subi ? Comment a-t-il résisté à l’empreinte ?
On peut revenir alors vers les rues du vieux Québec pour y chercher une réponse. Ces rues et ce qu’elles montrent, tout cela prend un aspect différent ou plutôt un sens différent, lorsqu’on revient des pistes de la banlieue, où l’écart qui existe entre cette contrée et les contrées d’Europe s’est fait tangible.