Et l’on se rend compte promptement que tous ces détails qui au premier abord frappent un Français comme étant des marques de dénationalisation sont sans exception superficiels, négligeables. Le costume ? Il faudrait vraiment être enclin à la morosité pour reprocher aux Canadiens français de n’avoir pas constamment suivi, depuis deux cents ans qu’ils sont ici, les modes diverses qui se sont succédé en France. Leurs jeunes gens des villes ont tout naturellement adopté, et sans qu’il y ait dans leur cas aucune affectation, la tenue anglo-saxonne qui se répand de plus en plus même sur le sol français ; et leur reprochera-t-on de n’avoir pas compris la beauté des vestons de velours et des cravates Lavallière ? Quant aux habitants des campagnes leur costume est forcément pendant cinq mois de l’année, un costume qui ne peut avoir d’équivalent en France, puisqu’il a pour fonction de les protéger contre le grand froid ; et le reste du temps leurs vêtements sont les vêtements de travail du paysan, qui sont partout à peu près les mêmes.

Le système monétaire ? Le Canada français ne pouvait guère se révolter contre le reste du Canada à seule fin de se donner le système français actuel de francs et de centimes, qui, au reste, n’existait pas encore à l’époque où le bloc français du Canada prenait racine. Du système canadien-américain de dollars et de cents, il a promptement fait quelque chose qui lui appartient en propre en dénommant les dollars des « piastres », et les cents des « centins » ou des « sous ».

Un chauvin fraîchement débarqué du paquebot s’arrêtera peut-être devant une vitrine où s’étalent des complets de coupe américaine, dont le prix sera indiqué par un chiffre quelconque précédé du signe « $ », et il secouera la tête avec une tristesse un peu comique, en songeant que ceux qui traitaient Québec de « ville française » habitée par des Français, en ont menti. Mais avant qu’il ne soit reparti, des Québécois s’arrêteront à leur tour derrière lui, et il les entendra causer entre eux. — « Des belles hardes, ça ! » « Ouais ! Regarde ce capot-là, donc, à quinze piastres ! » Et notre chauvin s’en ira tout réconforté, gardant longtemps dans l’oreille la musique des mots français et de l’accent du terroir.

Si l’on prend l’une après l’autre d’autres manifestations extérieures de l’âme intime du Canada français, ces mille détails qui sont en somme les seules choses sur lesquelles on puisse, aux premiers jours, méditer sans ridicule, l’impression reste la même. Il y a eu sans doute une évolution logique, différente de l’évolution qui a pris place dans le même temps sur le sol français, et peut-être même par parallèle, mais ce n’a été qu’une évolution, et les traces d’assimilation, d’empreinte laissée par une autre race, sont bien difficiles à trouver. Les suzerains britanniques, ayant eu la délicatesse de ne rien imposer de leur mentalité et de leur culture, se sont trouvés également incapables d’en rien faire accepter par persuasion.

Les Canadiens français leur ont emprunté leur langue pour s’en servir quand il leur plaît, pour leur propre avantage. Pour le reste… il ne semble pas leur être venu à l’esprit qu’ils puissent trouver grand’chose qui valût d’être emprunté.

Les rues du vieux Québec sont un témoignage. En s’enfonçant plus avant dans le Canada français l’on trouvera que les traits extérieurs qui rappellent l’ancienne patrie se font de plus en plus rares, et disparaissent souvent ; et l’on pourrait être tenté de croire que tout ce qu’il y a de français sur le sol américain disparaît en même temps. De peur que cette apparence n’en impose dès la première heure, Québec conserve intact le décor ancien et précieux de la Ville-Basse. Ce n’est pas une simple copie de vieille ville française, et il faut s’en réjouir ; mais bien une ville canadienne déjà, et ses ruelles sont sœurs des routes bosselées qui se fondent en pistes dans la campagne presque vide. Seulement ces ruelles apportent une sorte d’obstination à montrer une fois pour toutes, et par cent signes évidents, de quel pays venaient les hommes qui les ont créées, qui ont depuis lors poursuivi leur tâche, et qui n’ont guère changé.

DE LIVERPOOL A QUÉBEC

I

Au bureau de la ligne Allan, dans Cockspur Street, un employé présente les deux faces du dilemme d’une manière concise et frappante.

« Pour aller à Montréal, dit-il, vous avez le choix entre deux de nos services : celui de Liverpool et celui de Londres–Le Havre. Par Liverpool la traversée dure sept jours. Sur la ligne du Havre on mange à la française, avec du vin aux repas. La traversée dure treize jours. »